MEMO LATOUR ET SCHULTZ 2022, invitation à une écologie fiéristique

Comment les professionnels des Foires, Salons et Congrès peuvent contribuer à l’émergence d’une classe écologique consciente et fière d’elle-même ?

En considérant le récent travail du sociologue et philosophe Bruno LATOUR et du jeune chercheur Nikolaj SCHULTZ comme une réalité avec laquelle les professionnels des Foires, Salons et Congrès (FSC) pourraient composer leurs pratiques et leurs manifestations, il devient possible de percevoir combien l’activité des FSC constitue un rouage essentiel de la réponse posée par les auteurs : « Comment faire émerger une classe écologique consciente et fière d’elle-même ? ». Mais c’est aussi parce qu’il faut décrire ses liens et ses dépendances avec d’autres acteurs et éléments humains et non-humains et que cela nécessite de se donner rendez-vous, parce que ce sont les liens qui libèrent et que les Foires, Salons et Congrès sont des machines à liens. Toutefois cela ne surgit pas comme une évidence, les Foires, Salons et Congrès ayant largement depuis les expositions universelles du XIXème servi les fastes du progrès industriel, les succès de la production, les réussites de l’économie et du capitalisme. Il faut donc aussi se rappeler de leurs puissances de couplage de l’économique et du social, leur ligne de crête entre l‘institution et la piraterie, leur encastrement possible du sens commun avec les sciences. Et à l’ère d’un virus qui mute et retourne le monde parce qu’il passe entre toutes les bouches et par toutes les routes, les FSC, tenus cois sous la pandémie, forment aussi ces grands réseaux conversationnels, eux aussi à nos lèvres, capables de créer les passages des passions tristes de l’impuissance à celles joyeuses des actions, y compris politiques.

MEMO LATOUR ET SCHULTZ 2022, invitation à une écologie fiéristique

Que pourraient faire les professionnels des Foires, Salons et Congrès, et plus largement de l’Evènement, du dernier livre de LATOUR et SCHULTZ, « Mémo sur la nouvelle classe écologique » ? publié en janvier 2022[1]. Il ne s’agirait pas de le lire pour en comprendre les significations. Il s’agirait plutôt de prendre ce travail comme un fait, un rouage dans la trame de nos actions, pensées et opérations multiples. En janvier 2022, un intellectuel français, sociologue et philosophe, très largement reconnu dans le monde, déjà bien âgé, publie avec un jeune chercheur un court Mémo. Le texte fait moins d’une centaine de pages, et hormis sa facture de livre, il pourrait être un de ses rapports très nombreux et très sérieux que l’on peut trouver gratuitement sous format pdf d’un organisme politique ou économique. Il pourrait alors s’imprimer en recto-verso en affichage de deux pages par feuille, soit un mince volume de 25 feuilles A4. Il ne serait alors qu’un de ces documents de sur le bureau gris quotidien. Quelque chose d’important est dit aujourd’hui : prenons-le comme cela. La question n’est pas de savoir si nous sommes d’accord ou pas, si cela nous convient ou pas, mais plutôt d’y voir un évènement de notre actualité.

 

[1] LATOUR Bruno et SCHULTZ Nikolaj, Mémo sur la nouvelle classe écologique, Les Empêcheurs de tourner en rond, Editions La Découverte, 2022

LATOUR avait publié l’année dernière en pleine pandémie COVID (non terminée à ce jour) un autre texte « Où suis-je ? »[1] qui reconnaissait dans ses confinements l’exercice au confinement bien plus radical qui était le nôtre, habitants d’une planète close et finie. Et la profession de l’Evènement a bien éprouvé combien le confinement signifiait pour elle-même la fin de sa propre activité. Or LATOUR dans ce livre appelait bien à la rencontre : « Merci de m’indiquer le lieu, le moment, le jour, l’institution, la formule, la procédure, où nous allons pouvoir discuter de telles superpositions, limiter les empiétements ou permettre les compositions plus favorables à tous »[2].  Et cette expérience des confins exigeait le présentiel : « Il convient par conséquent de ne pas confondre l’accès à l’Univers en ligne, et la vie avec Terre en présentiel ! »[3] et [4] . Les professionnels trouvaient là de quoi penser heureusement leur présent et leur avenir.

Et ils avaient là surtout, au-delà de leur propre existence, de quoi saisir combien les évènements pouvaient devenir un levier déterminant des mutations à opérer par les hommes face au défi écologique. Les foires, salons et congrès existent dans l’ensemble des champs des activités humaines, économiques, sociales, politiques, scientifiques et techniques, culturelles et cela sur l’ensemble des territoires et villes de la Terre. LATOUR ne semblait pas dire que la mutation du confinement entendait la disparition des foires, salons et congrès. Il donnait des arguments pour le contraire.

Toutefois nous savons aussi combien les Foires, Salons et Congrès s’inscrivent dans cette histoire de la modernité et des progrès industriels et techniques depuis les expositions universelles du XIXème siècle, autrement dit dans ce monde de production qui aboutit à l’apparition de l’anthropocène. Comment faire ce mouvement qui permet de penser les Foires, Salons et Congrès en tant que rouage essentiel des mutations écologiques, y compris radicales ? « En tant que » : c’est là que cela peut se passer, un changement de perspective qui change tout.

LATOUR et SCHULTZ cite Paul Veyne dans les dernières lignes de leur Mémo « les grands bouleversements sont parfois aussi simples que le mouvement que fait un dormeur pour se retourner dans son lit...». Tout semble donc là, hormis la fraîcheur de l’oreiller à notre retournement d’endormi.

 

[1] LATOUR Bruno, « Où suis-je ? Leçons du confinement à l’usage des terrestres », Les Empêcheurs de tourner en rond, Editions La Découverte, 2021

[2] Ibid., p.99

[3] Ibid., p.45

[4] Les Cahiers Recherche et Innovation dans les Foires, Salons Congrès, Oct.2021, n°7, Boîte à outils de Bruno LATOUR à l’usage des foires, salons, congrès terrestres ! p.28-32

 

Nous suivrons sans exhaustivité des énoncés du Mémo, mais nous partirons de l’hypothèse de son importance pour les professionnels des Foires, Salons et Congrès. Et parmi les voies possibles de travail, nous en suivrons quelques-unes, qui ne répètent pas tout le Mémo mais qui montreront suffisamment que les FSC peuvent le faire « fonctionner » (mais dans notre contexte de foires et marchés, « marcher » conviendrait mieux). Très vite un départ apparaîtra qui est celui de la langue et du rapport sans aisance entre l’écriture du Mémo et l’oralité des rencontres sur les manifestations. Le Mémo appelle à un peuple, mais sa langue n’est pas populaire. Comment donc le Mémo peut-il alors être pris ? Sûrement pas comme un simple objet à diffuser : il faudra le transformer.

Nous profiterons ensuite de l’invitation si forte du Mémo à la description qui est voisine des pratiques des FSC qui exposent, montrent et rendent lisibles les scènes, les acteurs et leur dramaturgie. Et si les FSC appartiennent à l’ère de la production, ils sont aussi ce qui encastrent l’économique dans le social, ce qui paraît aussi à nos auteurs le nerf du combat.

Puis nous aborderons l’importance d’un regard sur ces grands liens qui unissent les manifestations et qui sont les routes de circulation des unes aux autres, d’un monde à l’autre. Le monde d’une foire n’est jamais seul, mais toujours composé des mondes qui viennent à lui. Le monde fiéristique est une toile, lui aussi !

Suivra un retour à la manifestation comme signe choisi, comme auscultation pour saisir de quoi l’actualité est faite. Les manifestations sont bien des compositions, des fabrications qui rendent possibles la saisie des opportunités imprévues, mais à conditions de ne pas être seulement gestes hasardeux. Cela nous placera sur une drôle de ligne de crête avec d’un côté les formes et les institutions que sont les FSC et de l’autre l’invention et la piraterie.

Nous sommes en mer, dans un grand espace qui sort de l’histoire progressiste dans lesquels les fictions, les histoires peuvent se multiplier. Nous passerons alors des histoires aux émotions et avec elles à la mécanique possible des FSC d’« aligner les affects », de créer les enthousiasmes tant nécessaires, d’après le Mémo, à une émergence de la classe écologique.

Mais cela impliquera aussi de reconsidérer la valeur du sens commun, de lui donner simplement une valeur et de sortir de sa relégation à l’absence de savoir. Les FSC sont là encore instruments de choix de pouvoir coupler sens commun et sciences : ce sera le dernier pas qui insistera sur l’importance d’articuler FSC et Recherche, sans doute le plus facile à l’aune de l’histoire des FSC et sans doute le plus négligé. Mais c’est parce qu’on ne voit pas toujours ce que l’on a devant les yeux.

Notre hypothèse est donc que le Mémo de LATOUR et SCHULTZ est important pour les professionnels de l’évènement. Mais que peuvent-ils en faire ? Ou comment l’utiliser ? Comment les professionnels et leurs évènements peuvent-il se composer avec ce Mémo.

Il ne s’agit pas là des démarches de décarbonation des process de production des évènements. Cela ne les contredit pas, mais les dépasse, ou en tout cas cherche les fonctions et gestes singuliers de l’activité des FSC pour répondre à l’objet du Mémo : « Comment faire émerger une classe écologique consciente et fière d’elle-même ». Et cette classe, LATOUR et SCHULTZ le diront, ne se tient pas aux seuls militants des partis écologiques, mais plutôt à un peuple large et majoritaire (mais qui aujourd’hui s’ignore). C’est un appel aux liens. Comment les professionnels de l’évènement ne pourraient-ils pas se dire que c’est bien leur souci ! Et plus largement l’ensemble des professionnels dont le métier sert à faire des liens, à créer des rencontres, ne peut au fond que se saisir de ce Mémo et voir ce qu’il en retourne pour lui (ou ce qu’il peut en faire retourner).

Et nous pensons là, nous le verrons aussi plus tard, à nos amis des Centres de sciences, aux professionnels de la médiation de culture scientifique, technique et industrielle, qui sont tant cousins germains des professionnels des Foires, Salons et Congrès, comme nos amis forains : le Palais de la Découverte ne doit-il pas sa naissance à l’Exposition Universelle de Paris en 1937, qui le tenait à quelques centaines de mettre d’une fête foraine, qui elle-aussi faisait tournoyer les corps dans l’effervescence du progrès industriel ?

Mais LATOUR et SCHULTZ ne sont pas de lecture aisée, malgré leur appel au peuple. Et les professionnels des foires, salons et congrès sont artisans et femmes et hommes d’actions. S’ils baignent depuis 150 ans dans les lignées d’innovation des industries, dans les figures des congrès scientifiques, y compris des congrès de sociologie et de philosophie, ils ne sont pas experts des langues sociologiques ou philosophiques. Est-ce grave ? Au fond nous savons que s’il est clair qu’un ouvrage de mathématique de haut-vol n’est pas de notre ressort, nous savons aussi que la philosophie, peut-être plus que la sociologie, peut être affaire des non-philosophes. Cela ne suffit pas : le Mémo de LATOUR et SCHULTZ est court, mais il est dur. Et même si nos non-expertise et amateurisme n’empêchent aucune lecture, nous restons sur le pas de la porte. Or Le Mémo est un appel populaire. Comment peut-il l’être dans une langue qui ne l’est pas. Les auteurs écrivent en préambule que « le style étant celui d’un mémo, on n’y trouvera ni nuances ni notes ». Certes donc leur écriture ne se complique pas, mais elle fait peur. Est-ce que le Mémo peut fonctionner dans ces conditions, alors qu’il se donne bien une grande ambition pragmatique ?

Les professionnels de l’évènement, en reprenant leur propre recul devant le Mémo et en creusant l’obstacle qu’il peut être, peuvent trouver les manières de le rendre accessible à tous, de le populariser, non pas en le diffusant seulement, mais en l’exposant en lieu et temps, en scénographie et en rencontres. LATOUR lui-même a proposé des formes de mise en théâtre, en situation des controverses. Son livre « Où atterrir ? »[1] a été la base d’expérimentations avec des citoyens[2]. Mais il ne s’agit pas de diffuser les pratiques de médiation proposées par LATOUR, issues de ses ouvrages, plutôt de mettre son propre livre dans la machine physique des compositions. Il pourrait y avoir bien sûr une programmation spécifique sur un des multiples salons du Livre dans le monde. Il faudrait surtout mettre le livre lui-même en exposition : une manière de prendre au sérieux le « fait » du Mémo serait de le faire base d’exposition, de rencontres, de confrontations de voix et de langues.

A la sécheresse du Mémo, les professionnels pourraient faire l’épreuve de la prolifération des conversations et des bavardages. Tremper le Mémo dans le bain des évènements, le mettre en conversation[3]. Et ne serait-ce pas l’occasion d’une épreuve de l’oralité dans les évènements et de leur puissance de mutation ? Le Mémo ne tend-il pas la perche à nos amis fiéristiques : « Que faire si le modèle, l’exemple canonique, devient un virus qui ne cesse de se répandre de bouche en bouche, de contaminer, de muter, de surprendre et que les sciences, désormais au pluriel, loin de le maîtriser, doivent suivre à la trace en évoluant comme lui ? »[4] L’oralité dans les manifestations ne peut-elle pas être une puissance d’imitation du virus, à moins que cela soit le contraire, au point qu’il ait provoqué l’arrêt complet des FSC et à remplacer le bruit de sa propagation par le silence des conversations annulées ? Les professionnels des FSC peuvent contribuer à faire muter le Mémo, bien plus qu’à le diffuser, et par conséquent à servir ses effets d’émergence d’une classe écologique majoritaire.

Ce serait une manière pour les professionnels de se réinterroger sur les puissances du langage qui les habitent. Le Mémo est écrit, les FCS sont parlés. La conversation est essentielle au champ des Foires, Salons et Congrès, sans être pourtant l’objet de prises de position, de réflexion ou de stratégie (dommage à l’ère des conversations digitales). Les plus grands théâtres d’exposition ou de congrès du monde tiennent en raison des filets de voix qui se croisent, un peu d’air et quelques mots, tout ce barnum pour cette oralité !

Si le Mémo est d’une langue non vulgaire, les conversations sur les FSC sont loin elles-mêmes d’être seulement informelles, elles sont aussi largement construites sur des expertises techniques, des modes de reconnaissance ou d’exclusion par la langue, des hiérarchies, des normes et valeurs. Quelles langues les professionnels veulent-ils encourager sur leurs manifestations ? Comment font-ils de l’oralité sur leurs manifestations un ressort construit de leurs évolutions et de leurs fonctions dans les économies et les sociétés ? Comment l’oralité devient-elle un objet plus clair de leur fabrique ?

Comment trouver, favoriser dans les évènements des formes de vulgarisation (ce que les anglo-saxons appellent « popularization ») ? Il y aurait sans doute là des leçons à chercher dans ce qui peut se pratiquer dans le domaine de la vulgarisation scientifique, dans les centres de sciences, dans certaines émissions sur les sciences, dans le champ des pratiques larges de la médiation culturelle, voire sur les chaînes de certains Youtubers, et plus largement dans les pratiques pédagogiques. Il y aurait aussi à y retrouver les cousinages et les croisements avec les pratiques et les savoir-faire implicites des organisateurs de salons et de congrès. 

Le Mémo, pour atteindre son objectif, doit sans doute être médiatisé, exposé, scénographié, théâtralisé, animé, devenir à la fois un bloc d’espace-temps de relations sociales ouvertes, presque d’utopie démocratique, d’expériences pédagogiques, de sensations et d’émotions. Les professionnels des FSC peuvent s’emparer du Mémo et le « travailler », le refabriquer avec leurs outils, le répéter d’une autre manière. Et pour cela, ils n’ont pas besoin d’abord de le comprendre, il faut piocher dedans ce qui appelle les pratiques de FSC. C’est ce que nous allons faire maintenant.

 

[1] LATOUR Bruno, Où atterrir ? Comment s’orienter en politique, Editons de La Découverte ; 2017

[2] Par exemple le travail du Collectif Rivages à Bordeaux.  OÙ ATTERRIR ? | Collectif Rivage | Bordeaux

[3] Nous découvrons, alors que nous rédigeons cet article l’existence d’une jeune entreprise « LIBLAB » créée par Cécile ROCHETTE (LIBLAB livres et ateliers pour la transition écologique), qui sensibilise et fait avancer les entreprises, les collectivités et les organisations, sur les enjeux environnementaux en utilisant les livres. Une de ses propositions est la création d’ateliers dans les évènements de présentation d’ouvrages et d’animation de débats, avec la production possible d’un plan d’actions.

[4] Op.cit., p 52-53

Tout organisateur de salon ou de congrès sait qu’il doit réunir un ensemble, que ce qu’il va constituer doit pouvoir être un ensemble, mettre dans le même lieu des acteurs hétérogènes, des organismes, des pratiques, dont les rôles mêmes et les figures apparaîtront d’être ainsi sur la même scène. Il contribue à la configuration d’un champ d’activité, à la naissance d’une discipline scientifique, à l’émergence d’un mouvement social. Le rassemblement devient un moment de description qui permet de voir qui va avec qui, qui ne va pas avec qui. Et l’organisateur le fait aussi souvent, comme partie ou émanation du champ même qu’il réunit. Or le travail de LATOUR et SCHULTZ préconisent aussi cette description « Quand les disputent portent sur l’écologie, avec qui vous sentez-vous proche et de qui vous sentez-vous terriblement éloigné ? »[1]. Les évènements sont des formes de réponses mouvantes à la question des proximités possibles.

Ce travail de description et d’« autodescription » d’un champ d’activité, de « classement » fait partie des pratiques des FSC. Et la description de chaque manifestation est bien un enjeu pour un organisateur, au risque sinon que sa manifestation ne tienne pas. Ne pas oublier des proximités, ne pas sacrifier les petits aux plus gros, les plus faibles aux plus forts d’une activité, rendre manifestes des liens sans évidences entre acteurs, entre technologies, entre application, mettre en série ce qui n’est pas mis en série ou de manière si distendue au quotidien que cela ne se voit pas.

En reprenant le Mémo, il s’agira donc de savoir proposer à des acteurs divers un classement possibles d’affinités sur les enjeux écologiques. Mais les professionnels sont-ils eux-mêmes en situation de rendre possibles ces classements quand l’un des prérequis est de sortir d’une logique unique de la production et des avancées du progrès ?[2]

 

[1] Op.cit., p.16

[2] Ibid., p.22 : « Que se passe-t-il quand c’est la définition même de l’existence matérielle qui est en train de changer ? En pensant presque exclusivement en termes de production et de reproduction, la boussole socialiste ne peut rendre compte de la manière dont le paysage des classes change aujourd’hui de forme. »

Quel est le rôle des Foires, Salons et Congrès dans l’économie mondiale ? Et dans le capitalisme mondial ? L’efficacité des FSC est souvent dans leurs capacités à rendre visibles l’innovation, les tendances, les avancées, les succès du monde productif. Comment peuvent-ils répondre à un Mémo qui exige d’aller au-delà de l’économique, de réencastrer l’économique dans le social[1] ? Il faudrait reprendre l’histoire des FSC depuis le XIXème siècle, combien ils ont largement participé et participent encore à l’histoire et au présent économiques, industriels, scientifiques et techniques. Mais combien aussi ils se tiennent sur un double registre de centre et de marge, d’institution et de piraterie, de règle et de transgression. Des zones franches fiéristiques du Moyen-âge (encore valables parfois aujourd’hui) aux batailles normatives sur les salons[2], aux fonctions hétérotopiques des FSC, il existe des passages pour réarticuler la production sur le social, le centre sur les débordements, les fixités sur des nomadismes. Turgot définissait au XVIIIème siècle les Foires comme des obstacles au libre-échange, moins certes pour marquer les formes possibles de résistance à un capitalisme naissant, que pour souligner l’obsolescence de leur conservatisme et de leurs privilèges[3].

Mais que pouvons-nous dire du rôle des FSC comme plateformes multiples face aux empires des grandes plateformes digitales[4] ? Et il faudrait reprendre justement les mécanismes internes des FSC pour y reconnaitre des jointures multiples entre l’économique et le social, combien les réseaux qui s’y constituent conditionnent les pratiques économiques, combien les relations avec les villes, les territoires, les institutions dépassent la production seule. Mais il est vrai que les économistes d’aujourd’hui ne s’intéressent pas aux FSC et à leur rôle dans la macro-économie -malgré quelques petites exceptions -. Quand le prix Nobel d’économie Jean TIROLE travaille sur les « two-sided markets », dont les FSC font partie, ce n’est qu’en citant les « conferences » ou « social gatherings », sans les foires et salons au bout d’un long chemin d’énumération pas loin des marchés de fruits et légumes[5].

Tout cela est bien sûr étonnant puisque les FSC n’ont jamais été aussi nombreux -période pandémique exceptée – et sont constituants pourtant majeurs de l’activité des filières et des marchés. Soit nous nous tenons à l’idée qu’au cœur même de l’économique une frontière poreuse existe avec le social, au travers des FSC, au service de l’économique seulement et que c’est là une des ambiguïtés et réalités du capitalisme d’avancer toujours ainsi masqué dans le social, soit nous y trouvons une autre ambiguïté, un contre-pouvoir possible pour une « extension du matérialisme », à l’instar de ce que préconise LATOUR, qui au cœur de l’économique offre des bascules hors de la production pure ?

Optons donc pour cette dernière voie, et les organisateurs peuvent s’interroger sur la revalorisation de cette encastrement économique-social (et politique) dans leur manifestation, sur ce qui se glisse entre les dominations des gros acteurs économiques, dans les nuages des batailles des petits, dans les expressions de confiance, dans les émanations culturelles, dans les transversalités entre secteurs. Mais cela peut aussi signifier qu’il faut choisir ou penser autrement sa localisation, son implantation de manifestation, en tout cas changer de point de vue sur sa géographie et sa place sur la planète. Or cela est possible.

 

[1] Op.cit., p.22

[2] BRAILLY Julien, FAVRE Guillaume, « Salons et définition de normes marchandes : Le cas de la distribution de programmes de télévision en Afrique sub-saharienne », L'Année sociologique 2015/2 (Vol. 65), p. 425-456. DOI 10.3917/anso.152.0425

[3] TURGOT, Encyclopédie, article n°40 Foire, 1757, accessible sur Gallica

[4] Voir cahiers n°4, Sauve qui peut les plateformes, bienvenue dans l’économie mondiale, p.38-46

[5] ROCHET J.-C., TIROLE J. (2003), “Platform Competition in Two-Sided Markets,” Journal of the European Economic Association, 1(4): 990–1029 ; TIROLE Jean, Economie du Bien Commun, PUF, 2016, p. 498

La grande histoire des foires ne se laisse pas penser sans les routes qui mènent des unes aux autres, ou d’une terre à l’autre, du fond des déserts à l’effervescence urbaine, le long des bordures marchandes d’une grande mer intérieure, par-delà les montagnes. Les marchandises et les hommes circulent et ils portent avec eux un monde entier sans lequel le pays où ils vont ne resplendira pas, sans lequel les habitants n’auraient pas la même vie. Les foires ne sont pas des centres, mais des bouts de lignes qui se relancent les unes vers les autres, des nœuds et des croisements. Ne peut-on y voir là une pratique possible de cette jonction que LATOUR cherche dans nombre de ses livres entre le monde où l’on vit et le monde dont on vit[1].

Certes son propos dépasse largement les choses humaines. Et les FSC se tiennent d’abord apparemment dans le registre des choses humaines, mais il en faut des choses, des vents et des poussières, des chemins et des horizons, des bêtes et des mondes pour rendre possibles les foires sur notre planète. Elles ne cachent pas qu’elles ne se font pas seules, qu’elles émergent des fils qui s’enchevêtrent dans leur complexité d’un moment. Le changement de perspective des professionnels est là assez simple : se reprendre comme acteurs non pas de points sur des territoires, mais dans un réseau de liens multiples.

Reprenons le travail en cours en France et en Allemagne du projet de recherche sur la configuration européenne des Foires et le projet de Système d’Information Géographique d’identification des routes et des réseaux marchands[2] ou celui de Harald BATHELT, Diego RINALLO et Francesca GOLFETTO sur les routes de la connaissance dans le monde des Foires et Salons à notre époque[3]. Le chemin n’est pas escarpé, il est accessible. Et lorsque les organisateurs de Foires, Salons et Congrès pensent à la déclinaison de leur manifestation-mère sur un autre continent ou simplement au tour de leur congrès dans les villes du monde, ils sont déjà un peu sur les routes.

Encore un effort, et il sera possible de se penser à partir de ces mondes qui viennent, de ces dehors qui se croisent et qui font des marges les constituants des centres. Les manifestations naissent d’un pli dans la grande étoffe des relations des mondes extérieurs entre eux. Peut-être y a-t-il là un outil pour pratiquer le Mémo de LATOUR et SCHULTZ et leur invitation à une « prospérité » non pas résultat de la croissance mais de la connaissance des choses qui nous lient, des fabriques par des êtres et process extérieurs de nos possibilités d’existence ici et maintenant ? Les FSC se fabriquent du dehors. La classe écologique à venir a sans doute besoin d’être fiéristique, rassemblement de ceux et de ce qui peuvent venir de loin, mais sans lesquels la vie est impossible. Il faut pousser le fiéristique au bout, l’étendre à ses limites quand tous les mondes nécessaires sont réunis et deviennent visibles. Tous les liens sont alors manifestes et peuvent se décrire. Alors les professionnels peuvent reprendre à leur manière le vocable du Mémo, cesser de parler d’ « accélération du business » ou de « développement », pour replacer les FSC comme pratiques d’ « enveloppement », d’identification des dépendances et aller à la limite de la description de celles-là.

Un salon industriel épuisera ses dépendances (fera tout ce qu’il peut) à permettre la description des peuples qui subissent les extractions abusives et destructrices de minerais, les déforestations et les déviations des cours d’eau. Il faut pousser les routes des foires jusqu’aux chemins de traverse, aux lignes d’ombres dans les terres arides ou aux tracés dans les mers abîmées. Plus les foires seront foires, plus elles seront écologiques à manifester l’existence des dépendances, y compris les plus oubliées ou négligées. Que les foires montrent d’où elles se fabriquent ! (Peut-être faudra-t-il oser s’implanter ailleurs ?)

 

[1] Op.cit., p. 32

[2] Projet de l’ANR CoMOR, Configurations des foires européennes. Marchands, objets, itinéraires (v.1350-V.1600), voir entretien avec l’historien Jean-Louis GAULIN, Cahiers n°7, p. 4-27

[3] BATHELT Harald, GOLFETTO Francesca, RINALLO Diego, Trade Shows in the Globalizing Knowledge Economy, Oxford Scholarship, 2014

Mais tout cela ne tient pas aux seuls organisateurs qui, d’une hauteur supposée et d’un regard panoramique, embrasseraient jusque dans le détail la description d’un monde. Peut-être même n’ont-ils que la mission d’enclencher ou de rendre possible un grand champ d’enquêtes qui ne seront pas de leur fait, mais de ceux qui se sont donnés rendez-vous. Le lien des FSC avec les enjeux de la connaissance devient là plus visible. Les FSC deviennent une méthode vivante d’exploration des mondes qui se rassemblent et des acteurs qui vont lister combien et jusqu’où ils entrent dans des compositions avec des éléments, vivants, non-vivants, humains, non-humains, au-delà d’eux-mêmes. Peut-être pouvons-nous dans la croissance des travaux de recherche sur les fonctions de connaissance des FSC ou les programmes de recherche[1] qui s’y intéressent repérer un terrain propice à un déplacement plus franc vers les puissances enquêtrices des FSC. Il s’agirait de relever les puissances expérimentales des FSC, combien – mais tous les professionnels le savent d’une manière ou d’une autre – ils sont des terrains d’étude.

L’organisation d’une manifestation pourrait ressembler au geste d’auscultation du médecin à la recherche des symptômes, pas n’importe lesquels, qui pourraient lui dire quelque chose. Et elle est aussi en même temps la manifestation même du symptôme, le geste et ce qu’il cherche, une création sur le corps de l’actualité. Les manifestations sont elles-mêmes des compositions singulières, des choses qui se fabriquent des opérations des hommes, des routes, des territoires, jusqu’à, nous l’avons vu par le renversement et l’arrêt dû à la pandémie du COVID 19, de la vie virale et bactériologique. Elles sont loin d’être des points isolés mais plutôt comme les soulèvements d’une très vaste étoffe qui forme alors une série de plis et de formes nouvelles. Imaginez un grand drap que des centaines de mains fines viendraient par endroit pincer et tenir haut, vous aurez le vaste réseau des foires, salons et congrès, tous liés les uns avec les autres par de grands plis, des descentes et des remontées d’étoffe. Toutes ces pincées sont des opérations, des choix et des manières, des zones de rendez-vous où des acteurs listent leurs liens avec des mondes.

Et c’est à voir cette vaste étoffe que peut devenir visible et se constituer au moins en partie cette classe écologique appelée par LATOUR et SCHULTZ. Dans le point 75, les auteurs écrivent « C’est pourquoi il faut être prêt à saisir les occasions imprévues »[2]. Eh bien les manifestations sont des manières de saisir le tissu du présent et de rendre lisibles des fils entre des mondes hétérogènes, en tout cas, à choisir de le considérer ainsi. Elles seraient alors une part d’organisation qui rend possible une part de saisie de l’imprévu, un outil non négligeable donc.

 

[1] Nous pourrions par exemple citer la récente HDR d’Aude DUCROQUET : « Les Hubs de savoirs, entre création et circulation des savoirs », Université d’Angers, soutenue le 29 mars 2022..

[2] Op.cit., p.94

Et à prendre les FSC ainsi, apparaît pour les professionnels une ébauche de réponse à la note 36 du Mémo qui dit « L’histoire n’est donc plus conçue comme un rassemblement en un front cohérent dessinant la fameuse et unique "flèche du temps", mais comme une dispersion dans toutes les directions qui rattrape et répare ce que l’ancien sens de l’histoire avait chercher à trop simplifier ».[1] Certes cela peut paraître démesuré de donner au monde des foires, des salons et des congrès et à une grande part de leur rêve marchand, de mécanismes de prestiges, de batailles de richesses et de savoirs, tout d’un coup la possibilité de se tenir dans le même registre que l’éclatement de la flèche du temps, de dire que l’engeance des foires et marchés depuis l’antiquité devient aujourd’hui ce qui prend à rebrousse-poil le grand mouvement de l’histoire. Présomption ?

Les FSC ont leur ambiguïté, à la fois institution et marge, à la fois quelques jours et milliers de m² devant l’immensité de l’économie planétaire et rouages décisifs d’investissements, de décisions stratégiques, de configuration de filières, de développements territoriaux. L’ensemble de l’activité mondiale des salons sur une année ne pèse pas plus que la surface d’une ville comme Marseille (250 km²) pendant quelques jours. Ils sont aussi personnages de l’histoire (histoire des foires et marchés, histoire des expositions universelles principalement) mais oubliés des analyses historiques et économiques contemporaines (sauf exceptions). C’est pour cela que les professionnels peuvent oser, à être aussi bien rien que tout, envisager un autre rôle dans le présent et servir les mutations de l’histoire finalisée à l’éclatement des histoires.

Les FSC sont eux-mêmes des lieux de narration, de production de fiction, d’invention. Cette culture des histoires qui se tissent, vraies ou romancées, constituent une part de leur force. Les professionnels auraient intérêt à encourager les fonctions fictionnelles de leurs manifestations. N’y avait-il pas du théâtre sur les foires au XVIIème et XVIIIème siècles ?[2] Il existe sans doute une piraterie historique des FSC à cultiver, des retrouvailles avec les littérateurs, les cinéastes, les metteurs en scène de théâtre, sans oublier la réalité même des FSC dans les industries culturelles et les arts, de la FIAC au festival de Cannes ou au Salon du Livre de Leipzig.

Pour les professionnels des FSC, la question est peut-être donc en partie de devenir pirate, ou de le redevenir, c’est-à-dire de réinventer une manière de prendre la mer, mais tout aussi bien à se transformer en île au trésor. Il faudrait revoir le film de COPPOLA, The Conversation, palme d’or en 1974, d’un enquêteur privé et ingénieur du son qui capte les conversations secrètes[3]. C’est l’un des rares films qui donnent un rôle important à un salon (dans un grand hôtel). Il faudrait aussi nouer les fils des actes de copie sur les salons et les mécanismes de défense de la propriété intellectuelle mis en place. Les salons mêmes sont des lieux de piraterie et les professionnels pourraient simplement se ressaisir de ce qu’ils savent déjà des flibustiers qui circulent sur leur salon. Il faudrait aussi regarder de plus près combien les start ups montrent sur les salons et congrès la voie, préférant de loin les manifestations au cadre classique d’un marché dont elles pourront ainsi casser éventuellement les codes, remporter la mise, ou croire au miracle d’un pivot décisif.

Entre les fictions qui s’inventent sur les salons, le virtuel du théâtre, du cinéma et de la littérature, l’emploi même par les industries culturelles des manifestations et les comportements de contrebandiers possibles qui s’y pratiquent, une enquête est possible par les professionnels qui les conduirait à imaginer leur puissance de flibustiers de l’histoire[4]. Et cette dispersion de l’histoire en histoires est elle-même écho de la dispersion réelle des manifestations sur la géographie planétaire, à condition comme nous l’avons dit précédemment, de penser les FSC en réseaux et non pas en points isolés.

Cette enquête peut être aidée à s’inquiéter sur les FSC des émotions qui s’y vivent et des enthousiasmes qui s’y rendent visibles[5]. Dans les écarquillements des yeux, les joues rougies, les rumeurs, apparaît ce qui de la manifestation sera demain à la fois le souvenir et l’annonce de la prochaine édition, ce qui de répétition en répétition de la manifestation exprime la force de l’évènement. La dimension narrative des FSC est liée à leurs puissances émotionnelles. Quelles histoires parce que quelles émotions ou l’inverse ! C’est aussi de ce côté qu’une composition avec le Mémo est aussi possible.

 

[1] Ibid., p.50-51

[2] Voir notamment : LURCEL Dominique, Le théâtre de foire au XVIIIème siècle, édition 10/18, 1983

[3] Voir Cahier n°2, Juin 2018, Compte-rendu de l’étude Start ups et Salons, p.34-40

[4] Nous écrivons cet article pas loin du dernier numéro de L’actualité Nouvelle-Aquitaine, 2022, n°133, sur le thème « Pirates, corsaires et flibustiers du Moyen âge au Cyberespace », éd. Espace Mendès France

[5] PULMAN Bertrand, Salons, rencontres et surprises, Dunod, 2019, p.128

Ce qui manque à la classe écologique pour émerger, c’est l’alignement des affects [1], l’enthousiasme qui mobilise. Les explications du GIEC ne pourront suffire. Savoir ne conduit pas seul à l’action, il faut aussi les émotions, les passions joyeuses, les augmentations de nos vies qu’elles provoquent et qui alors rendent bien possible un connaître qui est aussi agir. Les FSC peuvent être mobilisateurs. Ils sont rituels, ils sont narratifs, et énergétiques. Ils peuvent relier des acteurs et créer des situations aussi bien de savoirs, de vies, d’actions qui créent un temps un petit monde qui se tient, une composition réussie, et cela distribué de manière variable sur la planète, dans des situations et des champs d’activités tout autant hétérogènes. Les FSC soulèvent des microcosmologies reliées possiblement entre elles, à qui fait l’effort de tracer les routes, nous le répétons.

Si la question écologique entrait en composition heureuse sur chacune des manifestations, cela créerait une vaste guirlande clignotante d’affects qui rendraient sensibles des actions possibles au moins à l’échelle de la manifestation. Chaque manifestation montre que l’intensité d’une mobilisation est possible, y compris dans les limites d’espace-temps d’une manifestation, ou même que les limites sont elles-mêmes ce qui rendent possible un genre d’affect intense au point de n’être pas celui de nos quotidiens. Et cet alignement des affects est la culture commune nécessaire aux passions politiques[2]. Et les manifestations en reliant aussi bien les émotions, les choses, les techniques, les histoires et les imaginaires, les encastrements de l’économique et du social jouent la possibilité d’une culture commune et cela, dans la répétition. Les FSC peuvent être effectivement des accélérateurs d’alignement d’affects (autant que de « business ») à exister comme des blocs (sorte de confinement) d’espace et de temps, fortement répétés et dispersés. L’émergence d’une classe écologique est bien plus probable à investir le champ de foire : il est possible de gagner là du temps sur l’histoire.

Le point 31 reformule cet alignement par la question « Comment transformer en sens commun cette expression : ″ je dépends, c’est ce qui me libère, je peux enfin agir ? ″ ». Une réponse possible, c’est notre leitmotiv, est de faire des foires, des salons, des congrès. Et à l’inverse pour les professionnels, c’est de considérer leurs manifestations comme des lieux qui s’articulent bien avec le politique, non seulement celui des pouvoirs publics qui investissent dans sa filière, ni même des institutions qui sont représentées, mais plus largement ce qui relance les combats et les classements entre ceux que l’on peut reconnaître de son côté et les autres.

Mais la question pointe aussi la valeur du sens commun : il ne vaut donc pas rien. Ce qui se dit sur les foires n’est pas seulement bavardage, les conversations sont elles-mêmes une sorte de savoir et d’action, au moins un degré de connaissance qu’il ne faut pas négliger parce qu’elle permet aux affects de se composer dans un ordre qui rend la connaissance des enjeux enfin réelle et effective, agissante. Ce n’est pas rien de donner un peu de poids et mesure au sens commun et d’en faire une condition nécessaire de connaissance mobilisatrice. Il est possible d’y voir là l’encastrement possible de l’opinion dans le scientifique, et non pas leur mutuelle exclusion, laissant l’une dans le seul registre de l’ignorance et l’autre seule maîtresse du savoir. Quelque chose peut se savoir qui est aussi créateur d’actions à la jointure du sens commun et de la science. L’émergence de la classe écologique en dépend. Ce que nous nous disons vaut quelque chose.

Il y aurait bien un prix donné à la conversation qu’il faudrait reconnaître dans la profession, prix qui ne serait plus au rabais, mais toujours en croissance. Les FSC seraient des lieux de valorisation du sens commun. Et peut-être à ceux qui s’intéressent aux puissances de connaissances, aux fonctions de hubs de savoir des FSC trouveront là une des causes de leur pertinence : le couplage du sens commun et de la science. C’est maintenant par là que nous ferons notre dernier pas dans un Mémo qui a encore bien d’autres chemins fiéristiques : l’engagement des professionnels des FSC pour la Recherche.

 

[1] Op.cit., p. 39, Chap. V : Un désalignement des affects.

[2] Op.cit., p.48

Si l’on prenait un peu de temps sur l’histoire de la vulgarisation scientifique depuis Galilée et Descartes, si l’on se souvenait bien de l’émergence des congrès scientifiques au moment des premières expositions universelles du XIXème siècle, la place des inventeurs dans les foires et salons et bien sûr l’exposition des innovations jusqu’à aujourd’hui, il serait alors facile de dire combien les Foires, Salons et Congrès couplent sciences et société. Il est même étonnant de constater combien cet encastrement qui paraît si nécessaire à la fois à la production scientifique et à l’existence même de notre société ne saute pas tant aux yeux ni des professionnels de l’évènement, ni des acteurs de la recherche, ni encore moins des politiques qui écrivent des Stratégies de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation. Cela est d’autant plus étonnant dans une Europe qui tient à la fois de grandes ambitions dans la Recherche et l’Innovation, voire même dans l’idée d’une économie et société de la Connaissance et qui est grand continent de Foires, Salons et Congrès dans le grand réseau des évènements sur la planète. Le Mémo, parmi ses efficaces, à celle de rendre sensible, en l’occurrence les acteurs des FSC, aux enjeux des sciences. Ne faut-il pas saisir les occasions ?

Pas d’émergence d’une classe écologique sans politique scientifique. Or les FSC ont des liens avec les sciences et les sciences en devenir. Et le Mémo indique bien la catastrophe : « Au moment où l’on en a le plus besoin (…), l’université a été saccagée, le système de recherche sacrifié, l’éducation méprisée ». Et il nous dit aussi que le modèle est celui du « court-circuit », «court-circuit entre les exigences les plus fortes en recherche fondamentale, et l’humilité des situations où cette recherche est mise à l’épreuve qu’il faut parvenir à monter pour définir les innovations d’avenir. » Les professionnels peuvent y retenir deux traits, celui de participer à la clameur d’une recherche plus soutenue financièrement et celui d’anticiper leur rôle dans l’exposition de cette innovation future. La vulgarisation scientifique ne suffit pas, les centres de sciences eux-mêmes le savent qui ne sont plus les simples vestales du temple sacré : les sciences sont fabriquées et en fabrique. Et il faut autant faire découvrir et entendre cela, ne serait-ce que pour les enfants qui voudraient demain en faire leur métier.

Aujourd’hui cela peut prendre la forme d’un geste plus militant, porté aussi bien par les acteurs de l’Evènement et leurs évènements pour insister sur des politiques scientifiques plus investies : pourquoi, par exemple, ne pas porter le discours d’un niveau de financement à hauteur de 3% du PIB et peut-être plus lorsqu’il tourne en France autour de 2%[1]. Les FSC y préparent là leur avenir, tout simplement. Pas de sciences, pas d’ingénierie, ou trop faible, et ils sont sans utilité. Il s’agit bien aussi de savoir encourager la recherche fondamentale, c’est-à-dire de faciliter les conditions pour que les chercheurs puissent chercher sans avoir d’abord en tête l’impératif d’application. Les congrès peuvent jouer là leur rôle historique.

Mais il faut aussi convertir les industries et les marchés, et les acteurs de l’évènement peuvent se mettre à penser à la manière par laquelle ils pourraient contribuer à faciliter les financements de la Recherche fondamentale par les marchés, ou créer les conditions pour renforcer prestige. Leur rôle s’étend aussi à la capacité de répondre aux enjeux de valorisation de la recherche sur les marchés - il est énorme, ils ne le savent pas complètement - et en même temps d’ouvrir des couplages sciences-sociétés qui servent les causes des universités et des laboratoires.

Il y a bien un grand axe stratégique de la filière de l’Evènement sur leur articulation avec la Recherche et l’Innovation. Et dans les stratégies de recherche et d’innovation pourrait servir plus clairement le levier des foires, salons et congrès (ce qui n’est pas le cas aujourd’hui), valable aussi bien à l’échelle d’une Région, d’un Etat, de l’Europe ou même des formes de gouvernance internationale, valable aussi bien à l’échelle d’entreprises, de filières, valable aussi bien aux échelles croisées de territoires et d’universités et de centres de recherche, de champs disciplinaires ou quêtes interdisciplinaires.

Tout semble pouvoir se passer sur les FSC entre les sciences, les publics, les industries, les territoires.

Peut-être est-ce une sorte de biais qui nous conduit à voir des Foires, Salons et Congrès comme des éléphants roses dans les livres que nous lisons, mais peut-être est-ce bien les foires, salons et congrès qui se prêtent bien aux enjeux du Mémo de LATOUR. C’était notre hypothèse. Et nous n’avons pas couvert chacun des 76 points du Mémo. Notre sentiment est qu’il aurait été possible de trouver encore des correspondances, des relais, des liens entre le Mémo et les FSC. Les professionnels des FSC sont des praticiens, le Mémo n’est pas à prendre comme un objet théorique, mais comme une boîte d’instruments. Et les professionnels peuvent y trouver de quoi fabriquer autre chose, mais toujours des manifestations, et elles-mêmes non pas pour elles-mêmes mais pour les personnes, les filières, les territoires et plus largement les sociétés qu’elles servent. Les Foires sont à la fois centrales et marginales, dans notre économie encore plus, qui parle plus fascinée par les places boursières elles-mêmes prises dans les rets des ordres d’achats en nanosecondes que par les rencontres fiéristiques encore souvent physiques.

Les habitants de la planète savent que 40 ans de savoir sur la catastrophe écologique n’a pas changé la donne : connaître n’est rien s’il n’est aussi agir. Or les manifestations sont possiblement des lieux de recherche-action, des expériences organisées pour savoir et pour faire. Et à prendre le Mémo, même un peu bêtement, en tout cas sans grand savoir, juste à repérer quelques énoncés, se révèlent des puissances des FSC : celles de décrire les liens, de coupler l’économie et la société, d’être réseau de routes et de liens entre des géographies éloignées et différentes, de sélectionner des signes du présent, de prendre à rebrousse-poil le temps avec ses histoires au présent, de composer affect et affect pour rendre possible des enthousiasmes et des mobilisations, des signes de plus que ce qui se passe n’est pas seulement un fait, mais un possible qui pourra se reproduire, ouvrir de champs d’actions.

Les FSC appartiennent à notre époque de cultures et de pratiques scientifiques et techniques. Ils sont aussi à être réarticulés beaucoup plus explicitement par les professionnels de l’évènement, par les acteurs de la recherche et de l’innovation et par les politiques avec la recherche, avec les sciences en train de se faire. C’est vraiment un grand axe stratégique pour la filière et pour tous, et en l’occurrence un outil des plus réels pour faire émerger cette classe écologique qui est en fait, au-delà du militantisme ou des partis politiques, le peuple mutant des habitants en danger de la planète, dont les liens qui les font vivre ne s’arrêtent pas à leurs proximités immédiates de « business as usual ».

C’est l’oralité qui est là pragmatique, performative, agissante, celle des conversations qui passent de bouche en bouche, avec au moins les mêmes puissances stratégiques que les virus pandémiques qui immobilisent les hommes mais révèlent aussi la vastitude de leurs dépendances. Des rencontres – non pas seulement celles magiques et romantiques, mais organisées, avec méthode et savoir-faire – deviennent des expériences de transformation, des épreuves de liens qui permettent de recouvrer la liberté, celle d’agir et de changer le cours d’une fin annoncée.

L’écologie, celle de tous, est donc sûrement fiéristique et le fiéristique est écologique, malgré les dépenses somptuaires qu’il peut encore produire. Il n’est pas certain que les professionnels le voient encore ainsi. Pourtant, ça y est, nous le savons, c’est possible, et en plus en étant des plus fidèles possibles aux puissances de couplage économique, social, scientifique et politique des foires, salons et congrès. n

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Les Cahiers Recherche et Innovation, Foires, Salons, Congrès, N°8, Mai 2022 - nundinotopia.com

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