#EPISODE5

 

La mort de Madame Isidore, le Guépard et l'optimisme sur l'avenir des foires

Madame Isidore a été tuée. Michel ne dit rien, quel soulagement. Elle sera morte avant la Foire, avant la mort de la Foire. Du monde a pleuré, on ne sait jamais le fantôme pourrait revenir et se venger. Michel a eu la chance de se faire un nouveau lumbago, il pouvait marquer la souffrance sans mentir. Mais délicat et noble, il ne se sentit pas le droit d’en user pour s’abstenir d’enterrement.

Les journaux en ont parlé. Madame Isidore n’appartenait pas au feuilleton des VIP, mais l’horreur de sa mort, des coups de balais nerveux et répétés contre son plafond, avec ses lèvres minces, pincées, le gars descend de son étage et lui met une immense claque - un mauvais geste ! -, morte à l’instant. La vie en ville devient agressive et dangereuse. Dans les allées de la foire aussi, la convivialité a disparu.

Madame Isidore avait commencé le jour de ses dix-huit ans à travailler au Parc des expositions, placée par une tante qui avait quelques relations. Elle débuta d’abord dans le service technique. Très belle, elle s’était littéralement solidifiée avant même ses quarante ans. Cela l’avait pris d’abord à la commissure des lèvres. Un dépit tenace alourdissait, de deux lignes verticales à chaque pointe de ses lèvres, le bas de son visage et tenait, avec elles, les fruits pesants de la haine, de son image à elle qui ne lui plaisait pas, des gens qu’elle n’aimait pas. Les enfants nés (elle en fit plusieurs, on ne sait pas par quelle folle générosité) ne l’aidaient pas, c’était trop tôt, elle aurait gardé son corps intact de toute maternité plus longtemps, sans fatigue du bout de ses seins, sans mollesse de son sexe, sans rien d’être mère, sans l’abandon d’une part d’elle-même et la levée de la barrière plus haute de sa solitude. Vingt ans plus tard, c’était encore vingt ans trop tôt pour que sa peau froissée recouvre les incises de ses regrets et de ses tristesses dures, elle avait encore la force de frapper. Elle est morte d’un coup.

L’entreprise s’était fendue d’une très grande couronne respectueuse. La plupart des collègues étaient présents, la peur oui et puis cette histoire ensemble, c’était l’un d’eux qui partait, malgré tout. Madame Isidore avait connu la merveilleuse époque des allées de Foire pleines à craquer, des ombres folles de l’excès, même si les temps d’hier étaient bien plus bénéfiques aux hommes et à leurs chairs, à les dorer sur place de la bouche au sexe, qu’aux femmes. Elle avait eu quelques gaietés coquines, trop peu pourtant et sans doute, savait-elle tristement, autant joueuse que jouée. Elle ne pouvait plus quitter le parc. Elle voyait encore, dans des moments d’illusions, les silhouettes de ses patrons tant aimés et haïs, elle entendait leur voix. Elle croyait qu’elle portait encore leur temps. Elle s’était mise aux métiers de vestale et de justicière d’un Far-West disparu. Michel était sa victime première, il était son chef, c’était la débandade, la fin du temps des Rois et des Seigneurs. Elle avait des folies, elle adorait Visconti, elle forçait son mari éternellement gentil à partir chaque année en Italie, Milan évidemment, Rome, Florence, Venise bien sûr, la Sicile du Guépard. Elle voulait la Méditerranée, les étoffes et leurs frottements, le regard haut du Prince devant le jardin odorant de sa vie à foison et des fruits tombés. Cette adoration la sauvait peut-être, mais elle prenait tout cela comme un étendard aiguisé qu’elle abaissait en lance assassine. Elle s’était collée à la Sagesse et à l’Indifférence du Soleil, sans savoir l’éprouver, seulement l’image. Elle n’y accédait pas, elle sentait qu’une générosité était possible, mais pour elle inatteignable. Sa volonté ne manquait pas, elle se faisait d’elle-même une image romantique (nul n’est méchant volontairement). Son mari la voyait se débattre avec ses barreaux. Il lui donnait, avec sa tête ronde de douceur, la dernière trace de son innocence. Son regard, sa gentillesse, qu’elle n’accueillait pas, créaient le juste espace où elle aurait pu se tenir droite devant le tableau d’une vie passée, de ses enfants qui grandissaient différemment d’elle, de leurs amours nouvelles et heureuses, qu’elle ne pouvait que voir naître maintenant devant elle.

Il aurait fallu qu’elle se cache derrière la tenture, qu’elle se couvre des lourds velours, sous le verre des immenses fenêtres, là, à sa place cachée, dans le roman de cette vie qui n’est pas la sienne. Elle aurait vu Michel lui-même en Prince. Elle ne saisit pas qu’elle débarque trop violemment dans le temps avec le vroum de son automobile (elle s’était fait acheter une décapotable rouge à injection) et que toutes les fleurs de ses robes étouffent la dernière atmosphère, déchirent la toile. Michel pouvait la sauver, il l’aurait fait rire avec négligence sur la beauté de l’aristocratie perdue, elle lui aurait prêté ses enregistrements de Donizetti au lieu de les passer en boucle dans son bureau. Elle aurait ri d’elle-même. Elle est morte pour rien et Michel, passé la légèreté de l’instant, coule encore.

A la sortie du funérarium, je parle à Michel de l’évolution de la Foire, je suis optimiste, Michel a un visage moqueur et coquin. Mouais. Tu me diras la posologie pour les exposants, me dit-il. Les prix du m² ne cessent d’augmenter, les visiteurs sont plus rares et n’achètent pas. Monsieur Dumans, exposant de trente ans de Foire, ne viendra plus, fini son grand stand qu’il réservait chaque année, arcbouté sur sa place dans l’allée centrale du hall D. Et Michel, généreux, reprend le visage compassé de circonstance. Le funérarium obligeait à traverser un vaste cimetière, gris, blanc, avec les tâches colorées de fleurs. Nous venons de franchir la grande porte, les murs épais de l’enceinte rappelle le froid, Michel a un de ses pulls préférés, sombre pour l’occasion sous sa veste anglaise et son pardessus. Je lui propose un café, nous avons un peu de temps, lui a pris un jour « off », moi, je peux très bien m’arranger. Le café nous demande un peu de marche, nous semons doucement l’ensemble du cortège qui lui-même se désagrège. Ce n’est pas la première fois que je confie à Michel mes histoires de foire, il m’aime bien, vas-y raconte encore, mais tu sais bien ce que j’en pense. Je ne crois pas en la fin des foires, vraiment pas, je reste même stupéfait devant la tombe que nous leur creusons tous les jours au nom de l’action, du concret - que sais-je encore ? -, sans aucun rêve ni désir. Je lui rappelais les grands arguments de sa sœur.

Tag(s) : #tempsdefoire, #romanfeuilleton, #fieristique, #nundinotopia

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