#EPISODE4

Description de Claude, sœur protectrice de Michel, et de sa vie

 

 

Michel n’est pas arrivé dans les Foires par hasard. Michel a une sœur. Claude. Claude est une entrepreneuse et une artiste. Elle fonce. Le contraire de Michel, c’est énorme. Elle écrabouille des tubes de peinture entiers sur ses toiles, elle n’arrête pas. Elle cuisine comme une démente. Elle bouffe les bonhommes à la louche, comme des morceaux de tofu dans une soupe japonaise. Bon sang qu’elle aime la vie. Elle se marre à haute dose. Elle ouvre des décolletés, des tropiques, un choc pour le commun des mortels, impossible. De bonne taille, nourrie par le temps et la gourmandise, sensuelle, efficace, elle vous voit, elle vous prend, gentiment certaine. Il n’y a qu’à se laisser tomber, elle chante en plus. Elle a pris des coups aussi, elle a le cœur qui brinqueballe, l’émotion, l’amour perdu, le truc qui laisse à terre, le moi en débris, en rien, mais elle écrase jusqu’au bout les couleurs. La li lala, la li lala, et ce qu’elle aime le corps des hommes, leur plongeon de gosses, leur déprime post coïtum. Elle a fait trois enfants, elle les adore, plus exactement ils se sont faits en elle, je suis une passeuse, un poste radio, dit-elle. Et elle reprend un petit homme, avec ces cinquante piges d’effritement et de solitude, qui tient encore le coup, qu’elle a vu dans une galerie d’art, qui cherchait un « produit rare », un nom de Berlinois en pleine fusion, pas par amour de la peinture, par fric plutôt parce qu’il faut investir. Il était là, elle lui a pris la main, elle lui a montré deux ou trois installations, c’était plié. Elle a chaud, c’est le passage, ce n’est plus le temps de la reproduction, elle dessine aussi tout ce qu’elle peut, elle crayonne, mais elle appuie pas mal, si elle pouvait traverser le papier, le gros grain. Claude ne parle pas tant, elle rit souvent, elle décide, elle dit clair et haut. Elle observe. Elle résume, en bref, elle agit. Elle plaisante assez. Les gars, elle les a aussi comme cela, pas seulement avec l’avant-poste charnel. Elle ordonne. Ils s’exécutent. Elle est tout à eux sans brouillon de forme sur du papier délaissé, mais seulement quand c’est le moment. Quand les sueurs montent, les caresses et les râles, elle est présente, mais elle ne traîne pas en regret, en lenteurs ou émerveillement. Elle rit avec la fleur cueillie dans la main, sa beauté, son parfum. Claude ne passe pas son temps à faire l’amour, elle en raconte quelques belles à Michel, parce qu’elle le voit dans son fauteuil de cuir élimé. Il faut bien lui rappeler que ça crie dehors, que ça jouit, que ça ne s’inquiète pas de tout et que la fin du monde est encore sur le quai de gare. Tiens, bois. Michel fait la moue, mais se laisse faire, l’ordre est si bon, il descend sur son épaule et lui pique l’oreille, bois. Claude reste souvent plusieurs jours chez lui, elle travaille souvent sur le Parc des Expositions, elle a des clients à rencontrer. Elle repère un gros salon international et fait son tour. Elle a un métier d’artisan, dans les tentures, les tissus tendus, les lycras de toutes sortes, les tapisseries d’exposition, les moquettes aiguilletées. Elle a repris une affaire, elle n’y connaissait rien, l’équipe était heureusement aguerrie. Jamais elle n’aurait pensé devenir la patronne des vélums, du coton gratté à 140 grammes le m2, ignifugé et classé au feu M1, non inflammable. Elle était pharmacien, dans un petit village en France. Après ces études à Paris, elle s’était enfuie. Il lui fallait les couleurs du sud, les arômes d’herbes sèches, l’immobilité sous la chaleur impossible et les premières heures du matin avant le soleil. Michel lui, c’était Paris, la Bastille, le Père Lachaise, les rues vieilles et belles. Il s’était trouvé à l’époque un petit appartement, le onzième restait abordable. Il y avait les écoles de briques rouges avec leurs douches publiques parce que les salles de bain étaient encore un luxe pour beaucoup. Il avait les épaules molles quand il montait à son dernier étage, quand il poussait son balai à poussière, avec son rouleau de poils, quand il ouvrait en forçant un peu sa fenêtre sur les toits de Paris. Mais tout cela était encore romantique, même si aucune fille n’avait gravi la grosse centaine de marches jusqu’à son antre. Claude, elle, ça la faisait rire, ce cinéma de petit bourgeois, la vie fallait la prendre, pas l’écouter en petite musique de nuit, un bouquin à la main. La science, elle aimait çà, la chimie, les mélanges, la cuisine, les poisons aussi qui ne se détectent pas, dans les polars, et qui laissent les corps blancs comme neige, le meurtrier en vacances, injuste. Une fois son doctorat obtenu, l’héritage d’une vieille tante sous le bras, elle avait pris le virage. Seulement, il y a la vie, et même si, les vieux, elle les aimait bien dans son village, avec leurs laxatifs qu’il fallait garder en stock, après le départ des enfants, elle était partie dans le textile, par hasard et parce que, quand même, elle restait artiste, qu’elle n’avait jamais abandonné la couleur. L’occasion s’est présentée. Elle a pris des parts, puis elle a pris les rênes. Les gens l’appréciaient, elle savait parler aux clients, elles savaient aussi accorder chacun, le menuisier, mais surtout l’architecte, enfin celui qui doit faire le stand et qui croit que c’est la dernière cathédrale, qu’il faut écouter, mais dire là, non, pour que cela tienne, non. Elle faisait aussi des voyages en Inde, dans les usines. La moquette là-bas, il y a des idées à aller chercher, de la qualité et des prix. 100% polypropylène. Elle connaît, un polymère de plus. Elle parcourt le monde entier, plutôt la France, l’Italie, un peu l’Allemagne, même si le marché allemand est plus rude à pénétrer, ils ont déjà leurs spécialistes. Elle pratique aussi Singapour, Brisbane, Tokyo. Elle les voit, tous ces salons internationaux. Elle suit ses clients, souvent de grands groupes ou des PME d’industrie de pointe qui se sont fait une place avec leur technologie.

Elle ne raconte pas trop ses passages dans les hôtels d’affaires à son frangin. Michel, ça ne l’intéresse pas. Il y a son jardin, son thym, sa menthe, ses petites fleurs placées en amas de couleurs et le reste sauvage. Il voit pousser ses arbres, revenir malgré les gelées de l’hiver. En revanche, elle lui a raconté les foires, les tissus, aujourd’hui on les pose partout sur les cloisons, sur les sols, sur les poteaux des halls, les Foires de Champagne, les tisserands italiens, les acheteurs de Flandres, l’Europe en mouvement, les ânes chargés sur les routes de montagne, les photos jaunies du début du siècle d’avant, et maintenant. Toutes ses manifestations qu’elle couvre de ses toiles, de ses textures, qu’elle colore, ses parts sans lumière qu’elle habille, ses voiles qui préservent, la longueur immense d’un couloir luxueusement couvert de violet, ses escaliers devenus princiers, et les bruits qui s’écrasent dans les moquettes et les feutres, les foires sont des grands tissus de volutes, de douceur, d’immensité tendue. La grande transparence, la vaste histoire du tout clair, Claude, elle ne voit pas, elle n’arrête pas de faire le contraire, de cacher, de diviser, de plier, d’enrober, de marquer des espaces, de dresser des drapeaux, de dessiner des frontières. Les sables, les terres battues, les pavés des villes de foires envahies, ce sont ses moquettes. Elle est la cantonnière des conversations d’affaires. Elle pose le mince piédestal de tapis sous les pieds des marcheurs et marcheuses, des attroupements de discussions, des sourires des hôtesses bilingues, sous les roues de la poussette d’enfants, les sandales du badaud. Elle en met partout, et ses grandes grues que sont ces ouvriers tapissiers sur leur escabeau de bois et qui passent de cloison en cloison pour agrafer le coton gratté, sans poser pied à terre, les bruits secs à répétition de leur agrafeuse, leur grand pas de côté, les chutes perpétuelles évitées. Ils viennent souvent du Pakistan, de l’Inde, en troupe à travers l’Europe, nomades et loin de leur famille, toujours au bord des manifestations avant qu’elles ouvrent, ils seront partis depuis longtemps sur un autre montage dans une autre ville. Les Foires changent de peau et muent avec eux et leur agrafeuses-mitraillettes qui voltigent sur leur échelle en bois.

Ce n’est pas ça qui a convaincu Michel, rien ne l’a convaincu, mais il s’est laissé faire, il partait de la brocante, puis des meubles dans un beau magasin de centre-ville, s’est mis à vendre du mobilier pour un installateur général d’exposition – intervention de Claude – et maintenant il organise des foires. Il n’y comprend pas grand-chose. Il était bon vendeur, parce qu’il s’y connaissait. Il agissait différemment de ses collègues de tranchées, le costume était plus anglais qu’italien, il n’allait pas fumer ses clopes sous un gros parfum, il lisait comme un adolescent pendant les pauses. Madame la cliente fonçait sur lui et il savait ne pas impressionner Monsieur. Il donnait à Madame, sur ses désirs de déco, l’oreille masculine que Monsieur ne donnait pas. Il donnait. Il regardait. Ces phrases s’allongeaient suffisamment pour être apprêtées sans orgueil, elles montraient la lente courbure de sa déférence. Il tissait bien avant Claude, des vallées de velours et de tendresse. Il mettait les bonnes virgules pragmatiques, il s’agissait de vendre, mais il savait attendre, Madame et Monsieur, s’ils en réchappaient aujourd’hui, n’en réchapperaient pas samedi prochain. Ils habitaient déjà le mobilier, le divan luxueux, la table des grands dîners. Michel parlait, il aurait pu sortir alors une bonne bouteille de sa cave de vingt ans, choisi pour la circonstance. C’était avant sa chute libre et la future déliquescence d’un chien qui sera devenu son compagnon. Sa jeunesse alors masquait la suite.

La suite au prochain épisode...

Tag(s) : #tempsdefoire, #romanfeuilleton, #fieristique, #nundinotopia

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