#EPISODE3

 

Les Foires ne font pas des polars. Découverte dans un café-théâtre d’une conférence de Monsieur Marie, chercheur nundinographe, sur les Foires.

 

 

Il est moins rare d’être assassiné dans les souks d’Afrique que dans les Foires. Les places de marché offrent bien plus de paniers de paille à renverser. Les petites rues tournent et descendent. Le poignard glisse mieux dans les chairs après la course poursuite sur le sable et entre les murs blancs de la Médina. Les polars dans les Parcs des Expositions ne font pas florès. Je me souviens du film Trafic, les fils tendus dans les halls d’exposition et Hulot qui sautille par-dessus. Le salon de l’auto d’Amsterdam était en montage. Mais cela fait plus de quarante ans. Nous, nous sommes immobiles, elle ne crie pas, la Foire, elle revient toute seule, avec sa jeunesse ancienne.

Il faudrait une pleureuse, une pleureuse modeste, avec de grandes joues, des vrais continents. Nous serions des mers sèches autour, surpris et silencieux. Les larmes y descendraient doucement, en petite quantité, mais longtemps. Cela leur ferait un long chemin, nous pourrions les voir, les suivre dans leur chute, remonter leur trajet jusqu’aux coins des yeux, dans la turgescence rouge des paupières qui distribueraient en clignotant ces petites productions mobiles. Ce serait des pleurs inexpliqués : nous serions à table entre convives, la pleureuse pleurerait, notre vie serait donc misérable. Nous vivons si mal, nous vivons à peine, la tristesse a raison, creuse, blanche, tellement sans oxygène et si peu nourrie, avec tant de vaste manque. Nous verrions bouche bée que rien ne peut se remonter, que la pente est haute et sans fin.

Je préfère marcher pour réussir à avaler un truc pareil. Heureusement j’habite de l’autre côté de la ville. Il fait nuit, je ne lis pas. Je rumine, en tout cas je suis seul. Que ce serait à ce point, je ne l’aurais pas imaginé. Je ne savais pas que cela existait, qu’il pouvait y avoir moins en soi encore, encore moins. Cette grande peur, rêche, je la connais, elle vient des fantômes, des morts que nous n’avons pas connus, des absents tombés sans nous le dire, tués, suicidés. Eux, cela ne les a pas arrêtés que nous soyons là, vivants ou à venir : ils font frémir les pleureuses, pour les avoir envahies comme des armoires closes. Jusqu’à maintenant, je tenais le choc, c’était ma jeunesse, maintenant, c’est vieux que je lutte. A poil.

Il me reste un truc, un mot que j’ai appris l’hiver dernier, dans une sorte de café-théâtre du centre-ville transformé pour l’occasion en salle de séminaire. Le lieu se situait au coin de deux rues, déjà pleines de restaurants et d’épiceries. Il fallait s’inscrire à l’association, je ne sais plus son nom, cela avait une consonance culturelle et alternative. Je l’ai fait. Nous pouvions donner la somme que nous voulions. Un érudit faisait là une conférence. Déjà ancien, il parlait encore avec une voix de sentiers, de terre et de végétal épars sous les vents, de pierres hautes et vieilles. Il venait de quelques mois d’un pays lointain, il y avait vu des foires, de grandes étendues de bêtes et de tissus, d’un champ peuplé de mains qui se touchent et de mots qui se disent, de clins d’œil, de tractations, de promesses qui doivent se tenir et d’espoirs. Une vingtaine de personnes avaient pris place sur des caisses rouges de terrasse de café, certains buvaient une bière, quelques tisanes aussi et parfois rien. Je n’avais rien pris. Monsieur Marie – le nom du conférencier - attendait, il souriait avec tout son visage serré autour de sa bouche, les yeux plissés de rire et de gentillesse. Il rougissait aussi. Il attendait. Un petit groupe parlait encore en arrière fond. Certains finissaient de s’installer, des bruits de gorges qui s’éclaircissaient. Il était sept heures, novembre. Il tend un texte devant lui, il se met dans une singulière posture, comme s’il allait le clamer. Il le clame. Sa voix est concentrée, sans doute plus grave que sa voix habituelle. Il fait quelques pauses, il regarde, signe une bouche hospitalière, les dents un peu sauvagement implantées. Il n’est pas très grand, le cou sans hauteur et massif, à l’ombre de lui-même, avec la tête en avant, dure, prête à foncer. Il reprend son texte, avec la force d’un sillon qui se dessine dans une terre lourde. C’est une histoire de foire au Moyen-Âge, une négociation. Il le traduit d’une langue qui n’est plus en usage. A l’arrêt de sa lecture, il lève le front, laisse les bras tomber et tremble, se dodeline, il regarde le public et sourit très sincèrement, avec les mots là qu’il vient de dire. Il ne reste rien que lui, son corps trapu et pauvre, les éclats de son attente en petits mouvements et nous. Voilà. Il aime les Foires. Il aime leurs leçons, le détail de chaque cas de commerce, le singulier de chaque vente, les gens, la veuve du hameau, pauvre et noire vêtue, le maquignon sorti de jours de marche, la bête, leur pacte. Il cite son maître, un grand historien, il se souvient, c’était son directeur de thèse. L’homme était grand, inventeur, hachant d’une mâchoire de fer les lignes de son écriture, un grand artiste, une intelligence hors norme. Le jour de sa soutenance, le grand homme, en descendant les escaliers de l’amphithéâtre prononça d’une voix gaie et intense qu’il était heureux d’être là. Notre érudit s’émeut encore du cadeau, de ce qu’il voit comme une grâce, un des temps ravis de sa vie de petit homme de terre et de textes, d’érudition minutieuse et de poésie silencieuse, de révolte et de courage. Il tient avec toute sa timidité, devant nous, et l’entêtement du hère petit et rocailleux sous la pluie et le froid. Sa conférence est faite d’éléments simples posés avec soin, agencés comme par une nécessité ténue, sans gâchis. Monsieur Marie cite ses pères, ses tuteurs, ses maîtres avec une voix d’Atlas menu qui nous transmet le flot des puissances. Il se tient devant le précipice, les vents tourmentés, les ombres, le risque sombre du renversement. Dans ce petit café-théâtre, sa solitude le tient par le cou, comme une reine égyptienne, lui jeune guépard soumis et sauvage. Enfin je voulais vous dire, il existe une science des Foires et Marchés, la nundinographie, les nundines, des foires romaines. Elle se sécrète de sociologie, d’économie, de géographie, d’histoire, des sciences généreuses promptes à prêter main forte à la connaissance des Foires. Tenez le mot nundinographie, il est si inconnu, si ignoré, les foires elles-mêmes, nous ne nous en soucions pas assez. Mes collègues historiens, moi-même faisons nos chantiers, mais qui d’autres, nous sommes si seuls. La nundinographie est autre, au-delà de l’histoire, fille, paraît-il, de la géographie, fille de la Terre. Profitons-en, les foires sont de notre planète, de celle que nous foulons, qui nous entend parfois frapper du pied et de nos armes, la percer, la violenter. Je suis nundinographe. Il le dit avec une telle certitude, immodeste parce que le nundinographe brille ainsi de sa gloire et de ses épopées, des mers traversées, des combats et des tempêtes vaincues. Vous êtes nundinographes maintenant, nous dit-il. Il reste sur l’estrade, le fond de la scène est rouge. Il n’aura pas utilisé la vieille chaise de bois, il ne se sera pas appuyé sur le pupitre qu’il avait mis de côté dès son arrivée. Il parle avec ce qu’il a de vie sous le coude, avec tout ce qu’il tient, sans réserve pour demain. La nuit viendra et fera son don peut-être d’un autre jour. Ses yeux la percent déjà de ses feux.

Suis-je nundinographe ? La salle se vide peu à peu, je ne vais pas parler au conférencier. Il s'appelle Monsieur Marie. Je m’en vais aussi. Je suis dehors, je rentre chez moi. La Foire souffre dans son parc des expositions. Est-elle chez elle dans ces halls ? Où est la terre battue des champs de foire, les pierres bancales des tombes, l’engrais muet des sépultures, l’espace libre et sacré des cimetières dans lesquels hier se réunissaient peut-être spontanément les populations pour leur commerce et leurs libations.  Où sont les rues bouleversées, la ville envahie, la marée de vie marchande ? La Foire a-t-elle tant de place dans les immenses parcs des expositions, sur les sols granités, couverts de moquette ? Les profondeurs du sol sont empaquetées, la surface est étouffée, nos pieds, nos chaussures frottent, chauffent sur les matières synthétiques. Il nous faudrait des pioches et des pelles, creuser jusqu’aux nappes phréatiques. Il y aurait des amphores, des bris de terre cuite, des outils, ils y auraient des urnes peut-être de gaulois en cendre, le bruit des chariots venant d’un bord de Mer, d’un port lointain, les cris, des pièces, des bouts de mots et des goulées de vin. La Foire est si proche du fleuve qui traverse la ville d’aujourd’hui, sa place a bien dû tourner dans les coudes, près des courants, pas loin de la vieille ville antique, plus petite, peut-être haute perchée. Il paraît que certains arbres marchent, les palétuviers. Ils se déplacent dans les mangroves, avec leurs racines. C’est impossible quand le sol est dur et sec et qu’au-delà du bâti des halls traînent encore des étangs de goudron et de parking. Il faudrait des inondations, à répétition, le souvenir de celles des années 50, des années 70, les dernières du début du XXIème siècle, de l’eau à noyer la moquette et ramollir les parois des halls. Dégage le parc. Dehors. La Foire n’en peut plus de rester enfermée.

Monsieur Marie aussi a disparu finalement, le reverrai-je ? Je vois bien les restes d’affiches déchirées sur les murs, des attroupements qui discutent dans ce vieux quartier parsemé de bars et cafés. Enfin la nundinographie, elle existe donc. 

La suite au prochain épisode...

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Tag(s) : #tempsdefoire, #romanfeuilleton, #fieristique, #nundinotopia

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