#EPISODE2

Le thème de la Foire, l’Egypte et les momies. Michel s’active, mais la foire meurt. Qui a tué la Foire ?

Depuis plus de vingt ans, les Foires des parcs des expositions se colorent d’un thème, d’une grande exposition qui fait office d’actualité et de proposition à vocation plus ou moins culturelle. Ce fut alors la solution imaginée pour les relancer auprès du grand public, l’exposition dans l’exposition, l’événement dans l’événement. Il faudra dire un jour la tristesse de ces ersatz d’exposition qui se substituent à la foire elle-même. Cette année, les momies, ce n’est pas la première fois, les momies font le tour de France des Foires, l’Egypte à l’honneur ! Au cinéma, la momie se lève toute seule dans le noir, histoire de bobine, mais à la Foire ! Terrible et les momies sont fausses. La matière du mannequin se laisse voir par l’éraflure d’un pied, un peu de couleur est partie. Deux momies allongées l’un derrière l’autre, sous une tente à l’entrée de laquelle des panneaux mettent en garde les âmes sensibles. L’au-delà et sa terreur sont à la Foire. Combien d’explorateurs égyptologues disparus après l’ouverture trop curieuse et sacrilège d’un tombeau ? Quelques visiteurs font la queue avant de passer un à un devant les mystiques et envoutantes momies en carton-pâte. Michel est là, il contrôle, il tient son talkie-walkie à la main droite, le bras légèrement tendu, sur le qui-vive. Il le porte à sa bouche et prononce quelques paroles techniques. Il fait une remarque sur l’installation, son cri pour exister, c’est sa foire, son salon, son truc. Il n’y croit pas longtemps, mais là au pied des pharaons enrubannés, avec la file des gens impatients, eux sans talkie-walkie, c’est peut-être possible. En tout cas, cette foire n’est pas la leur. Eux, ils sont immergés dans l’obscur du kitsch et d’une exposition qui, certes, ne se voit plus que dans les foires, comme elle se voyait peut-être dans les cirques, dans la roulotte magique d’un bonimenteur du Far West, à côté de l’étal d’amulettes médicinales, mais qui les dépossèdent de la foire elle-même. Les visiteurs sont dans le faux, même s’ils en jouissent et le savent. Michel se rêve univoque dans l’action. Il reprend la pose attentive. Il écoute les conversations qui grésillent dans les talkies. Il ne bouge pas son regard. Sa veste est un peu trop grande, elle lui irait s’il se dressait, si son corps était flambant neuf. Mais là il y a du mou, ça juponne. Qu’est-ce qu’il fait chaud !

Je ne sais pas quoi faire pour Michel. Je ne sais pas quoi faire avec cette chaleur. La Foire a perdu son exotisme, elle a gardé son plomb de Tropiques. Sur les écrans vidéo, les films pédagogiques passent en boucle, j’en suis à mon troisième générique. Si je sors de l’Egypte, j’ai le vide, les visiteurs qui ne viennent pas, les blessures et les maladies de mes collègues. Michel à peine survivant, mais les autres ! Ça continue, les articulations, les dos, les intestins, les bronches, les âmes, tout passe à la trappe, chute librement. Tous les membres de l’équipe organisatrice, un à un, s’étiolent, sombrent, s’abîment. La foire ne souffre pas seule. L’équipe est pourtant solide. La plupart d’entre nous avons vécu une bonne dizaine de foires, certains tiennent leur place au parc des expositions depuis leur vingt ans. Ils en ont bien sûr vu de toutes les couleurs : les foires, les salons, les dizaines de manifestations accueillies chaque année, les travaux, les extensions du parc, les tempêtes, la neige qui bloque les accès, la canicule à l’attaque sur les toits des halls sans climatisation, les organigrammes, les directeurs, les bureaux qui changent, les gloires et les peines. Mais l’expérience et la mémoire ne suffisent plus à tenir les corps : effondrement.

A la porte du hall, une vendeuse de cuisine avec une grosse chevelure et un chemisier tendu par sa poitrine fume sa cigarette et joue avec son téléphone. Michel est retourné à son bureau. Il s’échappe, il n’en peut plus. Il longe les halls, la tête un peu basse, avec des restes de seigneur d’hier, grand, c’était lui. Il entend encore les voix des foires anciennes, les poussées de réussite et les rêves de miracle. Il sait encore où étaient les tombes des héros chantés par le peuple des visiteurs. Il se souvient des allées profitables. Les exposants aussi, ils crient cela, l’étouffement des sons heureux. Se tordent, dans leurs éructations, les rires et les joies des affaires qu’ils faisaient, des aventures qu’ils se racontaient, des soirées qui duraient. Un restaurateur s’enthousiasme encore, des biftons, des biftons, des biftons enfouis dans un grand sac de voyageur. Leur hôtel n’était pas un deux étoiles de chaîne internationale. Michel est là, bute contre les gravillons du sol goudronné, près des derniers arbres qui forment une des limites du parking. Encore quelques dizaines de mètres avant les bureaux, il y aura l’odeur d’humidité, le petit escalier qui mène aux bureaux de l’étage. Avec un peu de chance, Michel évitera la méchanceté de Madame Isidore : sa collègue vinaigrée et pugnace, boursoufflée des griefs contre l’inculture et la barbarie de la troupe des bureaux, des gueux agenouillés de défaite. Madame Isidore ouvre de grands yeux silencieux. Michel lui tend une boîte de pâtes de fruit en début d'année. D’un cou lent, elle aussi frappée par une douleur musculaire ou un dos en déconfiture, ses lèvres géométriques et sans baiser pivotent vers lui : « vous êtes fou ! ». La Foire meurt. Elle est morte.

Que reste-t-il ? Si au moins la Foire avait son cadavre blanc, des cheveux abandonnés et denses et une tache rouge, une blessure mortelle sur un côté, dans la poitrine. Où sont les traces ?  Je ne sais pas si elle bouge encore. Michel, avec ses déhanchements d’homme atteint et le cireux triste de son épiderme malade, est-ce lui le cadavre ? Est-ce lui l’assassiné ? Combien d’hommes et de femmes ont trépassé sans nous le dire ? Les visiteurs ont disparu.  Nous tenons, Michel et moi, et avec certains autres, au parc des expositions. Mais nous sommes à peine une communauté, peu à peu nos liens se perdent. L’inflexion dans la courbe de nos vies est arrivée doucement. S’entendait un lamento, certes, l’annonce de la fin depuis des lustres. Mais cela durait. La foire n’était pas encore morte. Et maintenant, personne n’enquête. Pas un choc, mais des explosions sourdes, des corps pliés dans leurs sanglots, des traînées cachées de douleur dans les couloirs, le tout sombre dans un deuil invisible.

La Foire ferme. L’agonie reprendra après la nuit. Je vais m’éloigner du Parc. Très vite, je ne la sentirai plus. Hier, elle tonitruait et pavoisait encore, partout dans la ville. La Foire avait son époque. Les affiches illustrées ont disparu, remplacées par des grands formats publicitaires colorés sur le « thème » annuel de la foire, un voyage incas, un tango argentin, une grande ville du monde, un pays à l’honneur. Je suis maintenant suffisamment enterré dans la ville, qui devient un refuge, une chambre fermée à double tour qui tient définitivement dehors le parc des expositions. La Foire gît loin, un être au repos, qui ne se réveille pas, malgré les gestes, les bruits. Parfois, avec espoir, je pense que c’est moi qui vieillis, avec la peau qui se détend à la frontière des oreilles, avec la pesanteur sous les yeux, avec les cheveux moins rangés. La mort serait de mon côté, la Foire, elle, belle endormie, se tournerait et respirerait encore, doucement. Ses paupières et son front formeraient une grande plage claire.  Quel était le vide de cet après-midi avec ces surfaces longues de moquette colorée et inhabitées ?

Michel m’appelle, il respire avec peine. Chez lui, le chien a dégluti abondamment tout ce qu’il pouvait. Michel n’en peut plus, il a le dos en compote. J’arrive, je n’habite pas très loin.  La maison est soignée, en tout cas le jardin. A chaque fois que je vais chez Michel, je reste frappé par son bout de terrain avec des petits arbustes en tout genre, camélia, lauriers, pas mal de lierre. Michel met un peu de tout en ordre sauvage, des fraises, des lavandes, des chrysanthèmes, des roses aussi bien sûr. Je crois qu’il va au marché le dimanche. Il s’achète un peu de saucissons du pays, des huîtres, s‘il y en a, et une fleur ou deux. Il évite le vin à cause des médicaments. Il prend des gouttes, pour son œil qui lui fait mal, pour ses lombaires, pour ses entrailles. Cela doit faire dix ou douze ans. Michel dit encore qu’il vient d’arriver au parc des expositions, comme si ses collègues avaient l’expérience et l’autorité des anciens auxquels il devait dévotement se soumettre. Il est pourtant le directeur commercial. Il angoisse, il ne sait rien, dit-il. Pourtant, il n’est pas dénué de pragmatisme et de sens des affaires. Il a un peu d’argent, il a fait quelques coups immobiliers. Sa maison est bien grande pour lui. Il vit seul, il invente parfois telle ou telle histoire amoureuse. Cela lui fait trop mal d’être célibataire sans fin.

Je pose mon vélo toujours au même endroit contre le mur, à l’intérieur du jardin. Michel a un potager. Il souffre mais il se fait quand même quelques petites choses pour lui. Il fait attention. Il aime les brocantes. Il ramène souvent au printemps des trouvailles. Il aime les pulls, il a de très beaux pulls, avec des laines épaisses l’hiver. Sa maison sent le vieux parquet et des parfums d’encens. Un violon est posé sur la cheminée, mais il n’y joue plus depuis vingt ans. Des livres partout. Dans des bibliothèques, sur les tables, par terre près du lit. Qui l’imaginerait directeur commercial dans les foires ? Sur les marches des escaliers. La maison est haute. Il a deux chambres d’amis au deuxième étage, avec une petite douche. Il a investi tout le premier étage, avec une grande chambre et une antichambre qui fait salon. Son bureau se tient dans un espace à part, pas trop grand, peu de choses hors des livres et des papiers, son ordinateur. La fenêtre donne sur l’arrière de la maison : encore un espace avec deux grands arbres, puis des fenêtres voisines, des jardins intérieurs d’autres maisons. Le chien n’est pas en bel état, mais calme. Ce soir, l’odeur âcre des sucs gastriques domine. Michel est dans son fauteuil. Il pleure dans son joli mouchoir, très grand. Il a dû le trouver dans une brocante. On y voit des légers tissages de motifs et de lignes. Il a gardé son costume.

Michel joue encore sa pleureuse, il se jette en avant sur le tissu déjà maculé. Je me suis lancé dans le nettoyage du vomi. Une serpillère séchée restait derrière la cuvette des toilettes dans un vieux saut bleu. J’ai mouillé tout ça. Le chien a dû vider ses tripes tout l’après-midi. Les livres ont été épargnés. Michel poursuit son périple dans son fauteuil, couleur bronze, élimé. Sa mère est morte dedans. Il y a dix ans, pas ici chez lui. Mais il l’a conservé, le fauteuil avait déjà son temps. Sa mère n’était pas très âgée, c’est un hasard, cette mort dans le fauteuil, cela aurait pu être en conduisant sa voiture ou aux urgences à l’hôpital. Ce n’était pas la mère russe de Romain Gary. Elle n’écrivait pas. Il s’assoit dedans, il aime les vieilles choses. Sa mère avait tout préparé, il n’a eu à s’occuper de rien. Le chien ne s’est pas acharné sur le meuble maternel, bonne âme. De mon côté j’avance. Pour les pilules et le verre d’eau, Michel a déjà agi. Il a des réflexes d’homme seul. Il anticipe la douleur, cela fait longtemps qu’il n’attend plus qu’elle passe. Il n’arrive même plus à penser qu’elle puisse disparaître sans ses médicaments. Quand j’aurai fini avec les restes du chien, les larmes seront terminées.

Michel, son malheur, le travail, son équipe qui le harcèle, il reste tout seul, il ne sait pas quoi faire. Les exposants ne viennent plus comme hier quémander l’honneur d’avoir une place. Michel se tortille dans tous les sens pour faire son boulot, pour vendre, pour éviter les remises commerciales. Et il se prend des coups, un maximum de coups. Il essaie la politesse, l’empathie, mais avec une pointe de fermeté pour s’imposer face à l’exposant. Celui-là veut son emplacement au même endroit que l’année dernière, il ne veut pas ou il veut son concurrent en face, il lui crache toute sa haine des prix trop élevés. L’économie est devenue si âpre. Michel, un vrai boxeur, revient, les yeux remplis de droites et de gauches ajustées. Mais quelle fatigue ! Il se met à écrire des mails avec des doigts fins, ses mains d’homme de lettres, des politesses, le sens de sa mission, mais déjà défait. Et les reproches de ses co-équipiers, il est un mauvais chef. Il ne sait pas trancher, il se trompe, il n’anticipe pas. Ah ! Son prédécesseur, ça, un homme décidé, les idées claires, il ne s’en laissait pas conter, les exposants le craignaient…Madame Isidore guette là, à son bureau comme à un clavier de piano dans une salle de concert, quand le moindre bruit du public s'entend. Elle hait, d’un mouvement pur et sans fin, dans l’entreprise et sans doute au-delà, depuis quarante ans. Elle reprend la moindre coquille orthographique des messages de Michel. Elle use d’un vocabulaire choisi et rare, confirme à chacun son inculture et se pare de plaisanteries énigmatiques de Pythie locale. Michel souffre d’une mort lente. Son chien peut encore renvoyer son estomac, Michel, lui, a la souffrance de l’affamé, du prisonnier à l’eau et à l’obscurité.

Le soir nous calme, mais n’ôte pas notre inquiétude sur la Foire. Elle était bien déserte aujourd’hui. Comment cela s’est-il passé ? Depuis dix ans, sa mort était annoncée, mais elle ne mourait pas.

La suite au prochain épisode...

Tag(s) : #tempsdefoire, #romanfeuilleton, #fieristique, #nundinotopia

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