#EPISODE1

 

Il est question du temps de foire, d'une inauguration et de premiers amis...

 

Les foires vivent à l’ombre. Pendant longtemps, je n’ai rien su d’elles. Puis j’y ai passé une part de ma vie. J’ignorais qu’elles existaient. Elles existent. Il n’y a jamais eu autant de foires dans le monde qu’aujourd’hui. Personne ne semble au courant. Les foires peuplent mystérieusement la terre, les villes et la vie des hommes. Certaines meurent.

Je me souviens du début de la tragédie. La Foire que nous avions organisée pendant des mois s’ouvrait ce samedi. Elle appartenait à cette longue série des foires qui animent chaque printemps ou chaque automne les nombreuses villes de France depuis le début du 20ème siècle. Issues d’un mixte des expositions industrielles et des beaux-arts du 19ème siècle et des puissances rurales des comices agricoles, elles tiennent encore le coup, parfois centenaires.  Les visiteurs n’arrivaient pas. La catastrophe s’annonçait. Une grande compétition sportive internationale commençait ce même jour : qui quittera son écran pour la Foire ? Et le soleil brillait. Malgré l’automne, la température allait dépasser les vingt-cinq degrés. Après des années de Foires, nous avions appris qu’au-delà de ce seuil, les paquets de visiteurs à l’entrée se faisaient moins denses. Si au moins le ciel nous avait offert un « temps de foire » : des nuages, un crachin pour freiner les départs en week-end, un vent léger et sans rudesse, ponctué de longues plages calmes et sans pluie qui laissent aux visiteurs la liberté de se promener d’un hall à l’autre et sur les aires d’expositions extérieures. Le temps de foire est une frontière intérieure dans le gris de la météo, une zone où la tristesse n’a pas la force de nous enfermer chez nous, la joie de nous inviter au trop lointain voyage. Sport, soleil, et le dernier coup fut porté par les impôts : nous entrions dans la période du dernier tiers. Les poches étaient sans le sou. Pendant dix jours, si peu visitèrent la foire. J’étais dans les allées, une foire sans personne, impossible. Les arguments ne changent rien. J’avais un âge moyen, un peu plus, dans une foire vide.

La foire fut fatale. Depuis plusieurs éditions certes, la foire sonnait son printemps vieilli. Il était maintenant mort. Elle ne se répétait plus comme avant. Le paradis qu’elle était s’éloignait, pas méchamment. Nous qui la connaissions depuis si longtemps et qui l’avions organisée tant de fois, nous nous dressions là, fatigués et bêtes. La floraison de la foire devenait sans évidence. Nous nous tenions comme des danseurs bloqués par des pieds lourds, pris dans des sacs serrés par des cordes sèches. Avec les bras, nous gesticulions en vain, nos voix poussaient leurs borborygmes. Nous avions juste assez d’énergie pour chercher un responsable, pas nous bien sûr : il est où le tueur, le fautif ?

Les plus anciens se lamentaient : l’hier merveilleux, ah oui, les tartines, les belles tartines chez Fernand, chaque année au même endroit avec son restaurant, au coin du plus grand hall du parc, bien visible. Son père exposait déjà, les mêmes tartines, on y allait, on buvait. Les rois, nous étions les rois dans le parc des expositions. Nous passions silencieusement la veille de l’ouverture aux dernières heures du montage. Nous nous faisions craindre par l’exposant à qui nous reprochions une mauvaise installation en secouant fortement l’armature de son stand : ah la sacrée colère que nous nous autorisions, jupitérienne, qui remet le monde en place. Tout se soulève d’un coup et retombe droit et ordonné.

Pleurons le paradis, les temps doux des chairs et des émois, les piétinements affairés et fiers autour du ruban de l’inauguration. Les ciseaux étaient immenses et dorés, le bout de ruban donnait de la Nation. Tout était aurore et apparition solaire, nous avions nos astres : Monsieur le Maire, Monsieur le Président, Monsieur le Président, encore Monsieur le Président, mes frères, mes voix graves, mes magiciens ! Vous passiez avec politesse, les uns après les autres, dans le paysage mobile du protocole. Combien de batailles parfois vous meniez, vous y étiez si susceptibles, si fragiles, si humains.

Et Vous, Monsieur le Président de la Chambre de Commerce, plus grand que les autres, qui montait maintenant sur l’estrade, conquérant aux deux mains fortes sur le pupitre, épaisses, qui en caressent très doucement le bois lisse et propre. Vous, mon ami, lorsque vous atteigniez, en solide vaisseau, lors de votre visite, les bords d’un stand : vous mettiez vos grosses lunettes de myope sur votre front et de vos paluches charnues vous teniez le petit objet de l’artisan, très délicatement, pour l’approcher de votre visage et l’observer. Vous regardiez avec intelligence l’homme de métier devant vous, vous étiez sincère, vous regardiez. Vous allez maintenant parler : votre discours est attendu comme chaque année. Vous rendez hommage aux amis, aux durées. Ce que vous dites sédimente aussitôt dans la salle. Nous ne sommes plus sur nos talons de l’ennui. Nous fouillons avec nos pinceaux le sable du temps. Vous nous guidez vers la découverte du plus profond. Ces dix jours de Foire ont déjà leur trace humaine, leur civilisation riche et inventive. Inaugurants, vous n’êtes pas tous de la même hauteur, nous le savons ! Mon conquérant oui, mais beaucoup d’autres tiennent frêlement le décor. Leur voix nage à peine. Là le jeune sous-préfet, qu’est-ce qu’il raconte ? Nous sommes à la foire. Le Maire, ah, lui aussi il est beau et fidèle. Ce soir, nous serons encore ensemble, le repas rabelaisien, les bonnes choses que nous mangeons. Je préfère ignorer l’indécence de nos assiettes pleines et successives, nous engloutissons. Combien de fois avons-nous ouvert nos gorges réunies pour y laisser passer les poissons, les friandises, les armagnacs soyeux, les bons pains, les mets de campagne, les volailles, cela n’arrêtait pas. Vous vous souvenez, l’omelette aux cèpes du matin, la côte de bœuf d’avant le café ! La foire venait d’ouvrir, elle débutait, nous avions fini. La journée devenait du temps en plus, un cadeau, même s’il fallait se tenir prêt et que midi arrivait.

L’hôtesse a annoncé l’ouverture de la foire, à dix heures. Nous avions déjà repéré les parkings plus vides que d’habitude. Cela allait être terrible. Cela l’est encore, des jours après. « Vous êtes des nuls » criait dans les allées un exposant en colère. Il n’avait vu que deux ou trois clients en quelques jours. Le directeur du parc osa s’avancer, l’écoute. D’autres exposants nous retrouvent, le directeur leur propose un lieu plus tranquille. Les cris reprennent. L’âge d’or des foires pleines et riches est révolu. Nous sommes pris par une honte nouvelle, une impuissance inconnue, sans pourtant bien saisir notre faute. Nous sommes dehors, quelque chose est passé, sans savoir ni quoi ni comment.

Les blessures sont sourdes. Le visage de mon collègue, Michel, directeur commercial du parc des expositions – autant dire condamné à mort -, mon ami, se gonfle depuis des mois. Il verdit, ses yeux rapetissent. Il a de minces plis, aux coins du regard, vers le bas. Ses paupières certes pesantes sur ses yeux noisette de cinquantenaire avaient passé un cap pour ne plus exprimer que l’atteinte qu’elles subissaient. Michel avait une tête sympathique, belle par instant parce que, à qui savait l’observer, ses traits fins rappelaient le choix passé de la nature en sa faveur, alors enfant, pour manifester sa tendresse solide et vitale. L’enflement général passait son chiffon rude sur les derniers traits favorables.

Michel se tient droit parfois, une réminiscence. Il se remonte d’un coup, épaules et colonne vertébrale, prêt par ce geste à remettre en cause des jours d’acceptation du temps qui passe. L’effort était devenu impossible.  Il pouvait garder dans l’étrange mollesse de son corps, grâce à la prédominance de sa chair sur sa structure osseuse et les dessins qu’elle formait, une douceur souple avec le monde et son entourage. Cette esthétique s’était cette fois effacée. Restait seulement un relâchement presque fatal, écrasant même la légèreté humoristique et la grâce philosophe qu’avec sa maturité il peaufinait pour notre plaisir. Plus rien, l’affadissement grandissait.  

L’hiver dernier, Michel avait subitement maigri. Une grippe intestinale, une de plus, lui avait donné une nouvelle silhouette - le dernier repos avant la chute-, puis coincé du dos, dix jours absent. Je l’aime, nous sommes soldats perdus ensemble. Nous sommes dans nos tranchées avec quelques munitions, souvent la nuit, souvent le brouillard. Notre souffle est court. Il s’est laissé pousser la barbe. Il est seul, il a un vieux chien qui meurt chez lui, paralysé du train arrière. L’animal vomit quand Michel n’est pas là, mais aussi maintenant quand il est là et malade, quand cela ne va pas, et cela ne va jamais. Combien de temps vivra encore Michel ? Comment tiendra-t-il ? Je ne sais pas. Je reste avec lui, il reste avec moi. Je n’ai pas encore cette fatigue visible. Michel est atteint depuis plus longtemps. Il est arrivé pourtant après moi à la Foire et au Parc des expositions. Il aime bien s’habiller. Il a du goût, mais son corps épuisé transforme son costume en déguisement. Sa cravate serre son cou, comprime son larynx. Il reconnait par intermittence la fin. Il oublie aussi. Il va s’écrouler sous un choc violent. Je pleure mais je ne lui dis pas. Je continue la conversation, je lui dis que tout est possible. C’est vrai, sans lui, sans moi.

Le matin, il remplaçait parfois l’hôtesse pour faire l’annonce de l’ouverture. Il avait une voix de radio, celle qui est là, celle des émissions de l’aube, celle des émissions du soir, celle qui est toujours là. La Foire a besoin de sa voix, elle a besoin d’une voix. Nous le négligeons. Michel le savait. Hier les accords se faisaient les mains l’une contre l’autre. Tope là. « O Pacho » disaient les Occitans, la parole et le choc, les affaires conclues plus tard à la table d’une auberge. Nous oublions les voix de la Foire.

LA SUITE AU PROCHAIN EPISODE...PREVU LE 22 AVRIL 2020

 

Tag(s) : #tempsdefoire, #romanfeuilleton, #fieristique, #nundinotopia

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