Dans son roman NICE WORK, David LODGE donne aux Foires et Salons une de leurs rares places dans le monde de la fiction. Et pourquoi est-ce si rare ? Mystère.

Couverture du roman Nice Work de David LODGE

 

Vic Wilcox est un dirigeant d’entreprise, Robyn Penrose est une universitaire en littérature. Nous sommes en Angleterre. Chaque mercredi, Robyn accompagne, sceptique, Vic dans sa vie d’homme d’affaires, accord entreprise-université oblige. Elle sera son « shadow ». Mais le dernier mercredi approche, et Vic ne peut s’y résoudre. Il propose à Robyn de venir avec lui à Francfort : « You have to come with me to Frankfurt. (…) There’s a big machine-tool exhibition. I’m seeing some people who make automatic core blowers – I’m going to buy a new one instead of messing about with second-hand. It would be interesting for you. No dirty factories. We’d stay in a posh hotel. Get taken out for meals.”[1]. Le chapitre suivant vend la mèche : “It was, perhaps, inevitable that Victor Wilcox and Robyn Penrose would end up in bed together in Frankfurt (…)”

La filière des foires et salons doit un grand merci à David Lodge

La filière des foires et salons doit un grand merci à David Lodge qui, dans son roman Nice Work[2], donne un bout d’existence aux Trade fairs dans l’univers de la littérature et de la fiction. Ce n’est pas tous les jours. Par un mystère non encore résolu, les foires et salons n’appartiennent que rarement à la fiction, pas d’histoire d’amour (heureusement le commerce sexuel de Vic et Robyn, mais elle dira « fuck » et lui « love), pas de crime. Ou si peu. David Lodge devrait même recevoir une double ration de reconnaissance : dans un roman précédent, Small World[3], il décrit les pérégrinations et les heureux voyages d’universitaires de congrès en congrès, l’amour, l’ambition, l’envie colorent le fond des plus hautes considérations des protagonistes sur la littérature. Les écrivains et les cinéastes qui se sont servis d’un peu de matière fiéristique pour composer leurs fictions ne pourraient être réunis que dans  un tout petit congrès, et encore faudrait-il inviter les morts. Citons Ben Jonson, mort depuis plus de quatre siècles, avec Bartholmew Fair (1614)[4] ou Ludwig Tieck, avec sa nouvelle Der Jahrmarkt (1832)[5], sans doute lui aussi déjà ailleurs. Edith Pargeter, qui sous le pseudonyme de Ellis Peters, raconte les enquêtes du Frère Cadfael, dont l’une d’entre elle aura lieu lors de « la Foire de Saint-Pierre »[6] est partie. Jonathan Coe, avec Expo 58[7], est encore parmi nous. Nous en oublions et surtout en ignorons sûrement beaucoup, beaucoup mais toujours au total bien peu.

La baleine

Les fêtes foraines ont avec la fiction eu bien du succès. Le cinéma ne cesse de les faire « tourner », comme d’ailleurs elles-mêmes ont fait tourner le cinéma à son origine[8]. Pourquoi les Foires et Salons, les congrès, ont-ils, eux, si peu d’entrée dans l’imaginaire quand pourtant les histoires ne manquent dans les halls d’exposition, les salles d’ateliers et les plénières, les couloirs des centres de congrès, les déjeuners, et que dire des voyages qui y mènent ? Pourquoi, alors que de grands pans de la production éditoriale de la fiction et des arts passent par les foires, salons et congrès : Marché du film, Salons du Livres, FIAC, etc… ? Il n’y aurait pourtant pas un grand pas à franchir pour donner une belle place de baleine aux foires, salons et congrès dans la grande nasse des industries créatives et culturelles. Pourquoi cette absence donc ? Peut-être ne le saurons-nous jamais.

Hermès le sait sans doute

Mais peu dans la profession des foires, salons et congrès s’en inquiètent. Les littérateurs et cinéastes qui ont osé capturer un peu de foire dans leurs œuvres ne sont pas connus dans les cercles du monde de l’exposition et des congrès, l’imaginaire même de la filière des foires et salons, les conversations, l’ensemble de ses opinions, les discours laissent à peine l’ombre de l’ombre à l’existence des fictions « fiéristiques ». Francis Ford Coppola lui-même a consacré aux Foires et Salons une des plus longues séquences sur le sujet dans l’histoire du Cinéma dans son film, The Conversation, qui fut primé à Cannes en 1974[9]. Qui se le dit ? Et pourtant Dieu (au moins Hermès, celui des foires, salons et congrès) sait combien les professionnels ne manquent pas d’histoires, d’anecdotes, d’aventures, de fantastiques situations qu’ils se racontent, qui pétillent dans tous les sens, qui tissent la trame des passions du métier, des fidélités et des amours. 

Voir

Or combien pouvons-nous, en plus de rêvasser et de se laisser porter par les histoires, apprendre du monde de la fiction ? Et d’abord à « voir » même celui des foires et salons ? Ne serait-ce que la naissance des personnages à une époque où chacun veut prendre la parole sur les salons, la sociologie des milieux professionnels, les mécanismes de l’imitation en plein enjeu de l’innovation…Que pouvons-nous apprendre du sens de la technologie, les machines font leur show, en vacances de leurs chaînes industrielles, et s’en donnent à cœur joie de bouger inutilement : « Wheels turned, crankshaft cranked, oiled pistons slid up and down, in and out, conveyors belts rattled round, but nothing was actually produced. The machines were odourless, brightly painted and highly polished. It was very different from the stench and dirt and heat and noise of a real factory. More like a moving toyshop for grown men”[10] ? Et de la place des femmes ? Coppola nous montre sans pitié combien leur rôle est si ridicule sur l’exposition et pourtant si fondamental dans toute sa vision cinématographique. Robyn elle-même, à la Foire de Francfort, « saw very few women about, except for professional models handing out leaflets and brochure »[11].

Est-ce qu’un peu de plongée dans la fiction ne conduirait pas à des lignes d’innovation et d’évolution des foires, salons et congrès aujourd’hui ? Ne serait-ce qu’intégrer plus clairement leurs fonctions dans les industries créatives et culturelles, renverser les déséquilibres hommes-femmes, penser la question de la technique, se mettre à raconter des histoires, imaginer des dispositifs d’innovation…que savons-nous ?

Alors MERCI MONSIEUR LODGE, nice work !

 
  1. LODGE D., Nice Work, Ed. Vintage books, London, 2011 (première publication en 1988), p. 181
  1. Ibidem
  1. LODGE D., Small World, Ed. Vintage books, London, 2011 (première publication en 1984), p. 181
  1. JONSON B., Bartholmew Fair (1614), New Mermaids edition, 2007. Voir aussi Pascale Drouet (à qui nous devons cette référence de Jonson), « « Many are the yearly enormities of this fair »: Bartholmew Fair et l’excès », Actes des congrès de la Société française Shakespeare [En ligne], 25 | 2007, mis en ligne le 10 février 2008, consulté le 19 décembre 2018. URL : http://journals.openedition.org/shakespeare/1031 ; DOI : 10.4000/shakespeare.1031
  1. TIECK L., La Foire, Ed. Aubier, traduit de l’allemand par Nicole Taubes. Nous devons cette référence à Philippe Grosos, Professeur de Philosophie à l’Université de Poitiers.
  1. PETERS E. La foire de Saint-Pierre, traduit de l’anglais par Serge Chwat, Ed. 10/18, 1989
  1. COE J., Expo 58, traduit de l’anglais par Josée Kamoun, Gallimard, 2013
  1. Voir notre article : c’est bête d’oublier les fêtes foraines.
  1. Conversation secrète, Francis Ford Coppola, 1974, édition DVD deux disques, Pathé édition, 2013, voir aussi he Making Of THE CONVERSATION, an lnterview with Francis Ford Coppola, by Brian De Palma, Filmmaker newsletter vol. 7 number 7, Mai 1974, p.30-34, https://cinephiliabeyond.org/francis-ford-coppola-brian-de-palma-conversation-two-great-filmmakers/ et notre article « Francis Ford Coppola nous fait gamberger sur les salons », in Cahiers Recherche et Innovation dans les Foires, Salons, Congrès, N°3, octobre 2018, p 21-32 
  1. LODGE D., ibidem, p. 197
  1. Ibidem, p.197
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