Cet article est extrait du N°3 des Cahiers Recherche et Innovation dans les Foires, Salons, Congrès paru en octobre dernier.

Le monde des Foires et Salons et celui des Fêtes foraines se côtoient, mais s’ignorent pourtant, comme s’ils n’étaient pas assez familiers l’un à l’autre, ou ne reconnaissaient pas leur amitié. Or ils tirent de notre modernité, tous deux, une part essentielle de leur geste. Après les expositions universelles, les foires et salons, comme les fêtes foraines, furent dès le 19ème siècle les lieux de découverte et d’expérience du progrès industriel et de la monstruosité fantastique des machines et des technologies. Le sens de l’innovation se formait et se forme encore sur leurs terres éphémères.

Comme nos temps sont, dans les foires et salons comme ailleurs, à l’innovation, il faudrait peut-être jeter un regard plus attentif vers les fêtes foraines. Va venir le moment (il est déjà venu ?) où se dira avec force qu’une nouvelle tendance des « trade shows » est de conquérir un esprit de fête foraine. Tant mieux et se verra alors que l’innovation dans les Foires et Salons n’est pas seulement dans le grand au-delà de l’inconnu, du jamais vu, mais dans l’évaluation plus rigoureuse de leurs puissances : les échos et cousinages avec les fêtes foraines en font partie.

Ces deux mondes, curieusement, restent, à leur manière dans l’ombre, malgré leur éclat. Les Foires et Salons, rouages essentiels de l’économie moderne, sont à peine identifiés comme tels, les fêtes foraines se tiennent de plus en plus difficilement dans le cœur des villes, malgré leur présence dans le cœur des hommes. La concurrence de l’Attraction en tout genre, plus aseptisée aussi, est trop forte. Mais aujourd’hui plus que jamais, leurs singularités participent au mouvement large de dissémination et de propagation de l’activité événementielle à tous les champs d’activité, économiques, culturels, sociaux, politiques ou religieux. Qu’ont-ils à nous dire et combien ils peuvent nous apprendre à comprendre notre présent ? Combien aussi nous sont-ils nécessaires ? Voilà pourquoi les professionnels des Foires et Salons auraient tout à gagner à ne pas oublier les fêtes foraines.

Foires et fêtes foraines ont bien des parentés

Foires et Fêtes foraines pourraient avoir la même étymologie, ce qu’elles n’ont pas. Nous le verrons, mais forains et foires se croisent plus d’une fois. Oui, l’histoire apporte son lot d’alliances, mais la modernité aussi, faisant d’abord des Foires, Salons et Fêtes foraines des phénomènes modernes, les dernières ayant d’ailleurs aussi leurs salons et leurs marchés. La puissance de la « foraine » donne encore largement aux foires, en s’implantant à leur côté, une force d’imaginaire que les foires et salons ne trouvent plus eux-mêmes, mystérieusement.

Foire et forains

L’origine du mot foire vient de feriae (jours fériés), le mot forain n’en ait pas issu, curieusement, qui vient du bas latin « foranus » qui donnera notamment « fuero » en espagnol et « dehors » en français[1]. S’il fallait un adjectif à foire, il ne serait pas « forain » mais « fiéristique » à l’instar de l’italien « fiéristico ».

"L’origine du mot foire vient de feriae (jours fériés), le mot forain n’en ait pas issu, curieusement, qui vient du bas latin « foranus » qui donnera notamment « fuero » en espagnol et « dehors » en français. S’il fallait un adjectif à foire, il ne serait pas « forain » mais « fiéristique » à l’instar de l’italien « fiéristico »." 

Toutefois il est fait encore, dans nos foires en France, la différence entre les exposants locaux, sédentarisés et proches qui utilisent la foire comme moment de promotion, et les exposants « forains » qui tournent de foire en foire souvent sur l’ensemble de la France, sans être ces autres « forains », ceux de la fête, maîtres des manèges et « métiers ». Si donc les mots ne sortent pas du même sol, les hommes eux, forains de toutes sortes, se rencontrent sur la foire.

Et il faudra ajouter que la réalité rapproche foires et fêtes foraines : des dizaines d’exemples pourraient être donnés de fêtes foraines qui peuvent être attachées à une foire (ou vice-versa diront les forains !), quand le mot « foire » lui-même n’est pas entendu comme signifiant « fête foraine » par les visiteurs eux-mêmes !

 

Cousinages anciens et modernes

Mais ces mondes ne se parlent que très peu de leur fort cousinage, que le théâtre des foires et les saltimbanques qui bondissaient dans les foires aient pu être le terreau des fêtes foraines, ni que celles-ci, loin d’être archaïques, furent bien, elles aussi, manifestations du Grand progrès[1], de ses extravagances et de ses ambitions.  Que l’on songe à l’essentiel naissance du cinéma sur les fêtes foraines[2], et les souvenirs des forains d’aujourd’hui qui évoquent leurs grands-parents ou arrière-grands-parents de village en village avec leur dispositif de projection.

Et comme tous les acteurs économiques et secteur d’activité, les forains et les fêtes foraines ont leurs salons, à l’instar du très grand salon à Orlando, le IAAPA Attractions Expo[3] qui rassemble les produits, technologies et services de l’Industrie de l’Attraction et des Loisirs, même si les forains ne sont qu’une des cibles à côté des parcs à thèmes, des malls, des musées et centres de diffusion scientifiques, etc…

Le règne de la grande roue

Mais arrêtons-nous un instant, avant de poursuivre les mélanges des foires, salons et fêtes foraines. Ces dernières, si elles sont oubliées, reviennent largement par la porte de l’imaginaire. Ainsi l’agence d’Architecture de Rem Koolhaas, lorsqu’elle propose un projet de nouveau parc des expositions à la ville de Toulouse, ajoute, pour exprimer la vie sur sa maquette, une grande roue[4], répétant une parenté, l’excès et le baroque que pourtant le parc de demain n’aura pas pour principale mission d’accueillir. Lorsque cette même agence imagine le futur pont Simone Veil[5] à Bordeaux, avec tout un pan de son dessin dédié à une fonction de place événementielle, revient encore la fameuse roue. Les fils semblent donc se nouer plutôt que se dénouer, cette fois-ci par le biais des infrastructures, de l’architecture, de l’urbanisme et leurs rêves de ville.

"Regardons simplement tout le spectacle donné par des salons de nouvelles technologies comme le CES de Las Vegas ou Vivatech à Paris. Les expériences qui y sont montrées sont-elles loin des manèges à sensation ?"

Et le cinématographe, lui aussi véhicule migratoire, est passé des fêtes foraines aux salons et congrès, festivals de son industrie, dont certains acteurs, drôle de sort !, sont aussi bien producteurs de films qu’architectes de parc d’attractions (Dysney). 

"L’innovation aussi est une revenante !" 

Mais le passage n’est pas complet et reste bien, sur le pont, le spectre de la fiction qui ne franchit pas le seuil des foires et salons : un nouveau mystère apparaît, les fêtes foraines auront leur place dans les films[6], du toboggan[7] de Fellini aux nuits angoissantes des films d’horreur, les salons et congrès beaucoup moins, qui n’apparaissent que peu souvent dans le cinéma[8] (idem en littérature). La roue tourne pour certains dans une fiction possible, les autres restent donc dans la réalité sans lumière ! Est-ce un signe que les foires et salons doivent retourner dans le train fantôme ? Est-ce un appel silencieux de l’imaginaire et de la fiction : les foires et salons pourraient y trouver les traces de leur avenir ?


[1] http://arts-forains.com/notre-histoire/histoire-de-la-fete-foraine

[2] Olivo Guy. Aux origines du spectacle cinématographique en France. [Le cinéma forain : l'exemple des villes du Midi méditerranéen]. In: Revue d’histoire moderne et contemporaine, tome 33 N°2, Avril-juin 1986. Cinéma et société. pp. 210-228 ; Jean-Baptiste Hennion, « Éclairage sur l’année 1896. Éléments chronologiques relatifs à l’introduction du spectacle cinématographique sur les champs de foire français », 1895. Mille huit cent quatre-vingt-quinze [En ligne], 54 | 2008, mis en ligne le 01 février 2011, URL : http://journals.openedition.org/1895/2732 ; DOI : 10.4000/1895.2732

[3] http://www.iaapa.org/expos/iaapa-attractions-expo/home International Association of Amusement Parks and Attractions, IAAPA Attraction expo, “the leading global conference and trade show for the attractions industry”

[4] http://oma.eu/projects/parc-des-expositions . Et il faudrait aussi faire la récension de tous les projets de parcs des expositions, de centre de congrès (nous avons vu l’exemple sur les plans du projet du futur Centre de congrès de Cap d’Agde par exemple), immobiliers plus largement qui utilisent la grande roue comme symbole de la vie à venir des lieux.

[6] Le nombre de films dont des scènes ou le thème intégral sont dédiés à la fête foraine est très généreux : Freaks, Blow-up, le Troisième homme, la Dame de Shangaï, Amélie Poulain, l’Aurore, La Barbe à Papa , la foire des ténèbres, Batman : the killing joke, Destination finale 3,  ….Sources : https://www.lesinrocks.com/inrocks.tv/ca-ressemble-a-quoi-une-fete-foraine-au-cinema/ ; http://www.silence-moteur-action.com/retrospective-fete-foraine/ ; https://www.senscritique.com/liste/Top_15_Films_de_Fete_foraine/31207 ; https://www.horreur.net/tags/parc-d-attractions-fete-foraine

[7] La Cité des femmes, Fellini, 1980

[8] Nous consacrerons dans ce n° des cahiers un article au film de Francis Ford Coppola, The Conversation, 1974, qui délivre une des plus grandes séquences filmiques sur les salons de l’histoire du cinéma.

 

On y est déjà pourtant

Mais revenons aux croisements. Pourquoi donc faisons-nous si peu de liens entre les fêtes foraines et les salons les plus sophistiqués du domaine professionnel ? Regardons simplement tout le spectacle donné par des salons de nouvelles technologies comme le CES de Las Vegas ou Vivatech à Paris. Les expériences qui y sont montrées sont-elles loin des manèges à sensation ? Plongées dans des images virtuelles, transports sur des voitures volantes, rencontres avec des robots, etc…Est-ce parce qu’il est difficile de dire que ce qui fait événement n’est pas nouveau, que le dispositif des « sensatiooonnels » et autres expériences XTREM ne sont pas la jeune conquête d’un esprit innovant, mais l’écho de parentés avec d’autres mondes et notamment le monde forain ?

Une grande part de l’innovation dans les Foires et Salons n’est pas dans une creusée de l’inconnu, mais dans la fidélité aux puissances des foires et salons et à leurs parentés avec d’autres formes de manifestation de la modernité. Par un paradoxe de plus, l’innovation est plus imaginée comme une projection vers l’avenir, rejetant le soi-disant passé dans l’oubli, alors qu’elle peut, dans les foires et salons, simplement naître des articulations avec d’autres formes de manifestations contemporaines.

L’innovation, l’idée même qu’une innovation apparaisse et gagne son statut d’innovation, est née en partie avec les foires et salons et avec les fêtes foraines. Il est donc bien dommage de n’en faire que des formes qui seraient surmontées par des nouvelles. Mais sans doute devons-nous là apprendre ce que sont l’innovation et le temps, sûrement pas au fond une trajectoire continue et fléchée vers avenir, sans rétroviseur, mais labyrinthe qui repasse par des chemins qui ne conduisent plus où ils conduisaient. L’innovation aussi est une revenante ! N’est -ce pas, après tout, ce que nous racontent les foires et salons qui se répètent d’édition en édition, les mêmes sans être pourtant pareil ?

 

Oublis et événements

L’une des grandes forces des Foires et Salons, sous-estimée, est d’être signe du présent. Souvent reste de cette force d’indice que le simple discours sur les émotions et les vécus et autres expériences, c’est-à-dire, l’impact sur nos sens et nos esprits d’un moment ou autre rencontre. 

"L’un des grands enjeux des Foires et Salons est de se souvenir de leur modernité et pour cela ils doivent explorer ce qu’ils oublient."

Mais cela ne suffit pas : ces émotions, ces rougeurs peuvent être signes d’idées, de l’être même de ce que nous sommes aujourd’hui. Peut-être est-ce cela que les organisateurs cherchent sans se le dire, lorsqu’ils sacrifient les mots foires et salons au mot « événement » ? Une recherche d’acte dans le temps présent, une recherche d’actualité ?

Mais ils le cherchent sans idée claire, l’« expérientiel » domine, la stratégie, sur le présent, s’efface. Pourtant quelque chose est là. Et le lien avec la fête foraine est au fond moins l’atteinte d’une pratique d’expérience que les indications d’une communauté avec le présent de notre modernité.

L’un des grands enjeux des Foires et Salons est de se souvenir de leur modernité, et, pour cela, ils doivent explorer ce qu’ils oublient. Mais est-ce si difficile pour eux qui scandent l’ère moderne chaque année depuis presque deux siècle ? C’est aussi comme cela qu’ils pourront conquérir tout leur sens comme événement possible dans l’actualité des filières et des territoires qui les utilisent, et plus largement dans celle de la société d’aujourd’hui où ils se multiplient. Regardons d’abord d’autres oublis. 

La répétition des oublis

Le cas de l’oubli de la parenté entre les Foires et Salons et les fêtes foraines n’est donc pas unique. Jetons un oeil du côté des marchés. Il faut aller dans les petites villes, dans les villages et les bourgs pour que Foires et Marchés appartiennent au même monde. Entendons-nous cette fraternité, marquée pourtant par l’histoire[1], dans les fédérations nationales ou internationales de l’ « Exhibition industry » ? Non.

Existent-ils des échanges sérieux entre l’organisateur d’une foire mensuelle au cœur du rural[2], qui rassemblera pourtant plusieurs milliers de personnes, et la foire à peine plus grande de la ville moyenne d’à côté ? Combien de villes en France, qui ont des parcs des expositions, mettent en série dans leur politique : événements, foires, salons, congrès ET marchés ?

Mais si les Trade shows peuvent penser voler loin au-dessus des modestes marchés, comment comprendre, à l’inverse, la quasi absence de liens entre eux et les Expositions universelles et internationales. Et sans doute n’est-ce pas seulement le fait de la profession. Ces deux mondes se saluent à peine : la lecture du rapport Le Roux sur la candidature de la France à l’expo 2025 le confirmerait et combien ! Il ne faut que la sagacité de Marc Giget, spécialiste de l’innovation, pour rappeler, lors de son audition auprès de mission parlementaire en charge du sujet, que les expositions universelles sont aujourd’hui dans un monde de salons internationaux[3]. L’articulation entre l’Expo universelle et les acteurs des foires et salons,  est alors dominée par la seule idée des marchés possibles en prestations et en locations d’espaces.

Que coûtent de tels oublis ou, tout au moins, ces éloignements ? 


[1] De très nombreux ouvrages d’histoires des Foires sont des Histoires des « foires et marchés : DE LIGT, MARGAIRAZ, CLEMENT (déjà cité), THOMAS, …. DE LIGT L., FAIRS AND MARKETS IN THE ROMAN EMPIRE, Economic and social aspects of periodic trade in pre-industrial society”, J.C. GIEBEN, PUBLISHER AMSTERDAM, 1993 ; MARGAIRAZ Dominique, Foires et Marchés dans la France préindustrielle, Editions de l’Ecoles des Hautes Etudes en Sciences Sociales, 1988 ; THOMAS Jack, Le temps des Foires, Foires et marchés dans le Midi toulousain de la fin de l’Ancien Régime à 1914, Presses Universitaires du Mirail, 1993

[2] Prenons l’exemple de la Foire des Hérolles, qui a lieu chaque 29 du mois et se Situe sur la commune de Coulonges, dans la Vienne, revevant jusqu’à 18 000 personnes. http://www.foire-des-herolles.fr/

[3] Rapport LE ROUX, 2014, p.55, « aujourd’hui, on fait des expositions sur tout, dans tous les domaines, et on peut imaginer que le Salon international de l’agroalimentaire (SIAL) est plus complet en ce domaine que ne le sera la prochaine Exposition universelle de Milan, pourtant consacrée à la nourriture. »

L’événement-mixer

Il faut confronter cette question à la croissance de l’utilisation de la notion d’« événement » à tout type de manifestations aujourd’hui et au principe de rassemblement et d’union qu’offre cette notion pour rassembler l’ensemble des acteurs des Foires, Salons et Congrès, mais aussi ceux des manifestations de communication d’entreprises, sportives, culturelles, politiques, voire religieuses. La notion traverse et emporte tout avec elle. Pourtant la richesse des différences est bien là qui ne fait pas ressembler un championnat sportif avec un congrès scientifique ou un salon industriel, même si une part des process de production ou des prestations, ou des sites utilisés peuvent être les mêmes. Elle configure une filière « événementielle » et, en même temps, elle montre combien les manifestations sont poreuses les unes aux autres, combien les modèles des unes passent chez les autres, sans pour autant tout homogénéiser.

Chaque manifestation n’est jamais d’un seul bloc, mais toujours de formes multiples. Et si elle ne l’est pas, elle doit le devenir. C’est le cas pour les Foires et Salons. Les foires et salons ne sont pas seulement des expositions, mais aussi des festivals, des conférences, des cérémonies, des épreuves sportives, des événements de marque, de moments ludiques, etc…Le mot « Event » a bien des vertus dont celui de montrer qu’il ne peut être que protéiforme et qu’en particulier les foires et salons le sont aussi. Il faut profiter de l’attention que provoque la notion d’« évènement» à la multiplicité des formes des manifestations. Il s’agit simplement de se rendre compte que ce n’est pas nouveau, qu’effectivement des parentés furent oubliées et qu’à les retrouver la richesse des potentialités apparaîtront.

A l’heure où les foires et salons se disent événements, devient donc nécessaire de faire pousser à l’intérieur toute la richesse d’une végétation de formes de rencontres et d’expériences.

Débordements, spectacle technologique et urbanisme

"Près des fêtes foraines ne s’hume pas seulement le parfum de la barbe à papa, mais d’une histoire commune et baroque dans la modernité, la perception d’un autre regard sur la technologie, non pas seulement machine à travail, mais machine à spectacle et à sensation, où le fameux « expérientiel » n’est plus un nouveau continent, mais l’archéologie des foires et salons, les émotions, les lignes du populaire, des mécanismes collectifs, les excès et les dangers heureux."

Certains disent qu’il s’agit de faire la révolution, que les salons sont morts. Mais non, avec un brin de mémoire, tout peut revenir joyeusement. La grande roue ! La fête foraine nous a déjà dit que tout peut donc facilement s’entremêler, des formes, des histoires, des fonctions, des métiers, la fiction et la réalité. Les exubérances sont toujours possibles, les débordements, les embardées d’un domaine à l’autre des manifestations. La norme des manifestations est très vite minée de croisements étranges et parfois simplement oubliés. 
 

Le chemin vers la fête foraine est bien de traverse, à chaque fois plus loin de la grande autoroute de l’exposition où peut-être, parfois, les organisateurs se sont endormis. Il faut s’enfoncer dans les foires pour trouver la pelote vers les fêtes foraines et leur immense poche d’écarts et de transgression.

Près des fêtes foraines ne s’hume pas seulement le parfum de la barbe à papa, mais d’une histoire commune et baroque dans la modernité, la perception d’un autre regard sur la technologie, non pas seulement machine à travail, mais machine à spectacle et à sensation, où le fameux « expérientiel » n’est plus un nouveau continent, mais l’archéologie des foires et salons, les émotions, les lignes du populaire, des mécanismes collectifs, les excès et les dangers heureux. Il faudrait ajouter une sensibilité vive et directe à la ville, car les fêtes foraines les bouleversent, leurs règles, leur espace public, leur ambiance. Le grand enjeu des Foires et Salons n’est-il pas de penser aujourd’hui leur rapport à la ville, leur fonction dans l’espace et le temps public, leur nature même de fabrique urbaine, quand les plus grands parcs des expositions[1] construits aujourd’hui s’élèvent sur fond de croissance urbaine. Et les fêtes foraines sont nomades, elles tracent des routes et des cercles dans les pays, combien les foires et salons pourraient se rajeunir de penser ce nomadisme, de redessiner les routes qui les joignent et qu’elles rendent possibles de ville en ville sur la planète?

Hétérotopies

Le philosophe Michel Foucault plaçait les fêtes foraines dans la liste de ses hétérotopies[2], qui sont des utopies réelles : prendre la main des fêtes foraines, c’est pour les foires et salons trouver leur place dans la géographie des hétérotopies modernes.

Les Foires et Salons ont besoin de prendre le toboggan, et pas seulement pour suivre les voies toutes tracées des communicants ou des discours marketing sur l’événementiel, mais pour saisir leur rôle d’excès, de transgression, de lieu de bataille des filières, des économies et des territoires dans l’actualité. Il faut tirer la barbe à papa pour voir le gai luron : histoire de stratégie, sans doute aussi de politique.

Les fêtes foraines forcent les acteurs des Foires et Salons à penser la nature hétérotopique de leurs manifestations : en quoi elles sont des "espace-temps autres" de l’économie et de la société ou en quoi elles doivent l’être au risque de perdre leur fonction ? Voilà que la fin de l’oubli n’est donc pas le repli vers la mémoire conservatrice des souvenirs communs entre Foires, Salons et Fêtes forains, mais bien la construction des décalages et déplacements qui permettent aux foires et salons d’entrer dans le présent et de le retourner pour le rendre visible, pour l’éprouver, pour participer aussi à sa production.

Ne reste donc pour conclure qu’à se précipiter pour créer et recréer des liens entre les professionnels des foires et salons et ceux des fêtes foraines. Mais il faudrait alors aussi inverser le propos et s’interroger sur ce que les fêtes foraines et les forains auraient à gagner à une nouvelle proximité avec les foires et salons : les fêtes foraines, les forains ET sans doute chacun d’entre nous qui montons sur les manèges, à l’automne ou au printemps, pour se retrouver balancer comme rien dans l’air du temps, mais aussi les villes à devenir des barnums de trains qui vont en enfer, de miroirs qui n’arrêtent pas de réfléchir, des chutes qui s’arrêtent juste avant la mort. Pragmatiquement, ils auraient à gagner des partenariats et des opportunités d’affaires, une nouvelle reconnaissance, ou un peu plus de reconnaissance dans leur rôle urbain, une place renforcée dans les villes, des prix (location d’espace, communication), une nouvelle mise en relation avec le monde croissant de l’événementiel, de l’innovation, des transformations…à chaque fois des leviers pour développer et faire rayonner la culture foraine et son importance baroque dans notre monde. Avons-nous en France un grand salon international des techniques et des technologies foraines ?[3] Si nous passons la grande idée d’Innovation au crible des Foires, Salons et fête foraine, peut-être pourrions-nous voir que cette idée tient justement en partie à ce que sont les Foires, Salons et Fêtes foraines aujourd’hui. Et que par conséquent, l’innovation dépend aussi de ces manières-là de s’exposer, de se manifester, d’apparaître, d’être expérimentée, d’entrer dans la culture des gens et de leurs milieux professionnels, sociaux, intimes. Une aventure maintenant est de tisser des liens entre les Foires et Salons et les Fêtes foraines. Accessible, non ?

 

 

[1] Voir les Cahiers N°1 dédiés à l’Architecture et à l’Urbanisme dans les Foires, Salons et Congrès notamment « Ce que nous disent les architectes du monde des foires, salons et congrès et de leur rôle dans les villes », p.13

[2] FOUCAULT Michel, Des espaces autres, Dits et Ecrits, T.IV, 1980-1988, Editons Gallimard, 1994, p. 752-762, écrit en 1967

[3] Nous devons cette idée à Monsieur Beau, organisateur, notamment, de la fête foraine de Poitiers.

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