Un des leviers d’innovation dans l’organisation des Foires, Salons et Congrès est de ressaisir les pratiques existantes d’élaboration de formes de rencontre et de leur composition pour en faire une esthétique qui implique de valoriser la création et la créativité, qui interroge sur le rôle des salons dans les mécanismes réels des marchés et de notre monde et qui sous-entend une nouvelle approche du travail collectif entre organisateurs proprement dits et leurs prestataires, pour produire ensemble des événements, à l’instar d’une équipe de cinéma. Alors il sera possible de parler de stylistique de l’organisation des salons, une stylistique qui ne sera pas de l’art pour de l’art, mais établira les bases d’une logique d’intervention et de performance des manifestations sur leurs marchés, leurs filières, leurs territoires.

Les Foires, Salons et Congrès sont des formes et des compositions de formes : exposition de stands, conférences, ateliers, pour les principales, et bien d’autres encore. Un salon est bien une exposition de stands. Un congrès est d’abord constitué de plénières et d’ateliers. Ces formes sont en quelque sorte le squelette, la structure de la manifestation.

S’interroger sur l’innovation dans les FSC invite donc à s’interroger sur ces structures et leurs modifications, parce que cela signifie aussi l’évolution même du salon ou du congrès. Les Foires, Salons et Congrès n’ont pas les mêmes formes d’hier à aujourd’hui. Les apparences nous trompent parfois, car un salon est bien une exposition comme les foires-expositions du début de 20ème siècle ou les foires de l’histoire avant elles. Et les congrès n’ont-ils pas toujours eu des assemblées plénières, des réunions plus spécifiques du 19ème siècle à aujourd’hui ? Les apparences nous laissent penser que rien ne bouge. La seule manière d’innover semble donc la rupture, larguer les amarres, quitter Foires, Salons et Congrès pour un monde meilleur !

Ainsi même dans la profession naît la question de la fin des salons, « le salon est mort, vive l’événement ! » par exemple, comme si la forme salon, c’est-à-dire une exposition avec des stands et des allées, devenait aujourd’hui obsolète.

Mais les villes elles-mêmes ne nous ont-elles pas déjà donné la preuve, avec leurs rues et leurs bâtis, de la diversité des formes possibles ? L’exposition n’est pas donc pas une prison ou le trou qui enterre les salons. Elle est la base d’une imagination possible ; le terreau de formes nouvelles et de combinaisons.

Interprétons l’apparent désespoir sur la forme salon non pas comme le signe noir d’une tristesse, mais comme la manifestation d’autre chose : devient sensible que la forme compte, et qu’elle doit être travaillée.

Cela peut paraître étrange, mais l’organisateur de manifestations découvre seulement peu à peu, qu’il agit dans un monde de formes qu’il peut manipuler et fabriquer. Il apprend encore aujourd’hui que cela est au cœur de son métier. Le cinéaste sait qu’il peut jouer et inventer des formes de cinéma, qu’il peut filmer à sa manière. Il sait que son métier appartient au monde et à la vie des formes. L’urbaniste, l’architecte, pour leur part, savent aussi que l’exercice de leur art est directement lié à la production de formes. Cinéaste et architecte se posent la question du style, l’organisateur de salon beaucoup moins.

 

Cinéaste et architecte se posent la question du style, l’organisateur de salon beaucoup moins.

Que peut-il se passer si l’organisation devient aussi une question de style, d’allure, de composition ? L’innovation dans les FSC peut passer par une sorte de libération du sens des formes de rencontre : s’apercevoir qu’elles sont mobiles, variables, montables les unes avec les autres pour composer quelque chose d’autre. 

Mais les professionnels des FSC ne l’ont-ils pas toujours déjà su ? Cette mobilité, cette variation, cette composition possible ne sont pas une découverte d’aujourd’hui. Les pratiques le prouvent depuis toujours, qui furent des productions et des montages de formes de rencontres dans les FSC.

Il ne s’agit donc pas de découverte à proprement parlé, mais d’un déplacement, d’une nouvelle approche, d’un autre regard. Il est simplement temps de donner à cette composition toute son importance essentielle comme levier de développement et de pertinence stratégique pour les marchés et les champs d’activité qui les emploient. Les formes des manifestations ne sont pas simplement les formes que les manifestations doivent prendre pour être ce qu’elles sont. Elles sont plus que la « nature » même des manifestations, elles en deviennent les choix de production, les leviers de leur performance.

Donnons un nom à cette composition de formes de rencontre, un statut plus clair dans les enjeux de l’organisation. Imaginons une « Esthétique des formes de rencontre ».

Mais le mot « Esthétique » ne doit pas nous tromper. Il ne s’agit pas de se jeter dans le monde éthéré des belles formes, comme si l’esthétique signifiait un éloignement de la réalité, l’entrée dans une vie de bohème. L’ « Esthétique » crée une nouvelle attention au rôle des formes. Elle peut mener à une nouvelle sensibilité à l’égard des pratiques et des savoir-faire. Les formes ne sont pas des idées abstraites, elles sont des modes d’actions. Les formes des manifestations ne se tiennent qu’en relation avec des enjeux du réel.

Les formes de rencontre servent dans le réel des relations entre les personnes et entre leurs organismes d’appartenance. Elles créent aussi les conditions d’existence d’un marché sur un espace-temps donné.

Les manifestations sont bien des sortes de plans de composition de formes, montées les unes avec les autres, en fonction de choix, de vision, d’intuition. Mais jusqu’où est-il possible de parler de composition ? Il faudrait aller jusqu’à un sens de la création à l’instar de ce qui se passe dans le cinéma (grande industrie du montage de formes). Après quelques illustrations, nous aborderons le pendant de cette composition esthétique : qui compose ? Quel est l’auteur ? Nous nous interrogerons sur l’organisation elle-même, l’équipe organisatrice et sans doute en quoi l’innovation par la composition des formes passe aussi – outre l’invention de nouveaux métiers – par une autre manière d’associer les acteurs de la filière dans l’organisation : moins de rapport commanditaire-prestataires, plus de composition large d’équipe capable d’être créative. 

Sommaire

1. Vers une esthétique des formes de rencontres

2. Formes de régime politique

3. Emboîtement et plans de composition

4. Petites illustrations

5. Des formes de rencontre aux formes des équipes organisatrices et de leurs métiers

Conclusion. 

Pour une Esthétique des formes de rencontre au cœur de l’organisation des Foires, Salons et Congrès

1. Des pratiques des formes à la bascule vers une esthétique des formes de rencontres

Se savoir acteur dans un monde de formes n’est pas aussi évident pour l’organisateur de Foires, Salons ou Congrès. La forme de la manifestation est elle-même perdue dans une réalité qu’il faut déjà constituer, rassembler et qui demande tant d’énergie : enjeux d’une filière, d’organismes et de personnes, d’infrastructures, d’un territoire, vie d’une société, mille jeux de pouvoirs et de politiques, l’insaisissable d’une société.

De ce brouhaha et de cette complexité, sans doute aujourd’hui le plan (celui qui sert à repérer sa visite) d’une manifestation reste-t-il la formalisation la plus aboutie. Le plan, c’est déjà beaucoup, mais c’est aussi peu. Les formes de rencontre de la manifestation ne semblent pas premières dans la « capture » de ce réel. Elles peuvent aujourd’hui devenir essentielles, monter d’un cran dans la hiérarchie de la stratégie. Créer une Esthétique des formes de rencontre pourrait devenir une ambition.

Une esthétique des formes de rencontre existe déjà, en tout cas la chose, même si le nom n’est pas ainsi énoncé. Tout organisateur s’interroge et s’investit bien sur les modes de rencontres et d’échanges des personnes : sur des stands, dans les lieux de repos ou de restauration, sous forme de conférences, d’ateliers, d’animations spécifiques, de lieux d’expériences, d’usages digitaux… La naissance même des foires-expositions, avec des stands plus épurés, plus performants en réaction aux expositions universelles et à leur démesure baroque l’atteste[1], la présence de plus en plus significative d’une mixité exposition-congrès dans les salons ou les congrès depuis maintenant une vingtaine d’années, l’apparition récurrente du mot « design » dans l’évènement ou un manifeste comme celui de Maarten VANNESTE voilà presque 10 ans, « Meeting Architecture, a manifesto »[2] répètent que le pli est déjà pris.

Il est certain aussi que le rapprochement du secteur de la communication événementielle avec celui des Foires, Salons et Congrès, leur porosité mutuelle renforcent l’attention portée aux formes et aux « concepts » de communication. Et il faudrait aussi s’intéresser aux osmoses possibles avec le monde éditorial, le monde de la presse, acteurs historiques des FSC et en pleine mutation, qui s’interrogent d'autant plus sur le rôle de l’événement dans leurs stratégies. 

 

 
  1. DEBLUË Claire-Lise, Exposer pour exporter Culture visuelle et expansion commerciale en Suisse (1908-1939), Editions ALPHIL, Presses Universitaires Suisses, 2015, notamment "De l'exposition à la Foire : vers nouveau paradigme de l'exhibition industrielle (1915-1925), pp191-228
  1. VANNESTE Maarten, Meeting Architecture, a manifesto, 2008, www.meetingarchitecture.com, publié par le Meeting Support Institute

 

Cette Esthétique est plutôt une plongée dans la recherche d’une fidélité de la filière par rapport à elle-même, d’explicitation de ses puissances, de ressaisie de ses très nombreuses instances créatives et modalités de production formelle.

L’élaboration de cette esthétique est aussi influencée par l’intégration plus intense des métiers au sein de la filière, c’est-à-dire par une tentative de définition de la chaîne de production et de ses articulations. La mise en série des savoir-faire, des arts et artisanats de la filière invite à s’interroger sur les formes de ce qui est fabriqué.

Les architectes de stand, qui se disent aussi designers, sont bien sûr plongés dans un foisonnement de formes et de questionnement esthétiques, que dire des tapissiers, des lumières, etc...

L’autre versant de cette intégration de l’esthétique se trouve -sans doute de manière moins consciente- du côté de la conceptualisation croissante des parcs des expositions, des centres de congrès par des architectes de renom qui proposent une expression[3], un geste remarquable de leur projet, dans le contexte de la ville, du territoire et en s’interrogeant sur la place des « habitants » éphémères et répétés qu’ils servent.

Il faudrait ajouter l’impact concret des manifestations directement impliquées dans le secteur de la création, de la culture et de l’art (salon du livre, marché du film, foire d’art contemporain,…), manifestations donc de production et d’actualités esthétiques. La question des formes est bien au cœur de la profession FSC.

Autrement dit, l’idée d’une Esthétique des formes de rencontre n’est pas un projet fou. Elle n’est pas non plus l’annonce d’un nouveau défi, comme si la filière devait se mettre enfin aux formes. Cette Esthétique est plutôt une plongée dans la recherche d’une fidélité de la filière par rapport à elle-même, d’explicitation de ses puissances, de ressaisie de ses très nombreuses instances créatives et modalités de production formelle. Une Esthétique des formes de rencontre n’a jamais été aussi proche des professionnels. Nous savons combien cette profession des FSC est faite de dispersion des métiers et des hommes. Elle ne se « voit » pas, elle ne se saisit pas complètement comme ensemble. L’idée d’une Esthétique est une manière de « sentir » les linéaments multiples au sein de la profession qui aboutit à un champ large de création formelle et donc de nouvelle production de manifestations. Elle définit la possibilité de création commune.

La nouvelle approche possible par une Esthétique des formes de rencontre renforce aussi les moyens d’intervention et le rôle des manifestations dans les mondes dont elles sont des plateformes de médiation et de rassemblement. Et cela peut justement pour les professionnels être un motif d’orientation vers cette Esthétique. Ils ne s’enfonceront pas dans un monde évanescent et lointain, un art pour l’art, mais renforceront l’efficace de leurs manifestations et de leurs fabrications dans la réalité. L’esthétique des formes de rencontre est fondamentalement un art de construire des machines de rencontres performantes.

[3] Voir les Cahiers N°1, « Oui, les architectes dessinent des Parcs des expositions », p10-12

2. Formes de régime politique

La bascule vers un souci des formes de rencontres des manifestations conduit en même temps à une ressaisie interne des pratiques et des compétences esthétiques de la filière et à une confrontation plus directe avec le monde extérieur, les marchés, les filières et les territoires. Ce double jeu est essentiel : plus la filière est sensible à ses formes, plus elle est sensible au monde qui l’entoure et qu’elle sert par ses manifestations. Or c’est cela qui anime les professionnels de la filière : servir ses clients qui appartiennent in fine à ce monde extérieur.

 

L’enjeu esthétique provient donc plus profondément du « dehors », du réel dans lequel émerge ces manifestations, de leur place et rôle dans la société et dans les logiques des filières et les organismes qui les utilisent. C’est le monde qui appelle à l’esthétique des formes de rencontre. Plus simplement, c’est une demande du marché, même si elle n’est pas explicite aux oreilles des professionnels (ou qu’ils ne sont pas encore mûrs pour l’entendre collectivement).

Déplaçons le terme « forme » dans un registre plus politique et employons le mot « régime ». Les manifestations sont des cités éphémères et il devient déterminant aujourd’hui de travailler leur « régime politique ». Plus exactement, devient perceptible que chaque manifestation est une opportunité d’élaboration d’une situation politique entre les participants. Le sociologue Claude TAPIA[1] nous a déjà mis sur la voie. La prolifération des réunions et leur nature sont corrélées au régime politique de leur contexte d’existence. Et sans doute que les FSC se déploient en relation directe avec les régimes démocratiques ou en tout cas des régimes qui exigent la communication et la discussion. Le régime des rencontres sur une manifestation est corrélé au régime des relations entre les hommes dans le monde extérieur. Et les modes de relations des manifestations agissent aussi sur les transformations des relations hors manifestation ? Les travaux de chercheurs ne manquent pas aujourd’hui qui rappelle le rôle de configuration de filière par les événements, de structuration des marchés, ni même de naissance de disciplines scientifiques. Quel est le régime de relations que les organisateurs veulent et peuvent construire dans leurs manifestations dans le contexte des filières et des sociétés où celles-ci prennent place ?

Pour que les formes de rencontres deviennent réellement une « matière » essentielle de l’organisation d’une manifestation, il est nécessaire qu’elles soient l’expression d’enjeu de la réalité dans laquelle la manifestation joue un rôle de médiation. Tout une plage d’innovation est possible dans le renforcement et le développement du lien entre formes de rencontres dans la manifestation et expression du réel. Et cette expression ne doit pas être entendue comme la seule traduction d’un réel déjà là, mais comme une contribution à sa fabrication. Les formes de rencontres deviennent des actes constitutifs, non pas seulement de la manifestation à laquelle elles appartiennent, mais du « dehors » de la manifestation, du monde (filière, territoire, communautés) où elles apparaissent. L’Esthétique est pragmatique.

Il nous faut maintenant décrire un peu les modalités de ces formes de rencontre et de leur composition et combien elles sont décisives sur les marchés.

 

[1] TAPIA Claude, Colloques et Sociétés, Publications de la Sorbonne, 1980

 

3. Emboîtement et plans de composition

Les interventions sur les formes de rencontre peuvent schématiquement se distribuer sur trois plans de composition (voir le schéma présenté) :

  1. Une manifestation est une composition de manifestations. Cette composition est parfois clairement avouée : tel congrès va réunir plusieurs congrès habituellement indépendants, qui vont se retrouver « embarqués », « embedded ». Elle est parfois moins précise : deux salons contigus dans un parc des expositions, aux mêmes dates, sans qu’une forme commune les réunissent.
  2. La manifestation elle-même est une composition de plusieurs parties : salon, conférences, concours, speed meeting, programme acheteurs, géolocalisation des communautés…
  3. Chacune de ces parties est elle-même faite de formes plus détaillées jusqu’à la mise en forme de la relation entre les personnes.

Chaque manifestation est une composition de formes qui s’emboîtent les unes dans les autres. Des relations et des interdépendances entre ces formes contribuent aussi à la composition, liées d’abord à la présence des personnes et des organismes impliqués, aux contenus produits, jusqu’à enfin les articulations entre les formes de rencontres. Cela pourrait être ailleurs : les rues, les bâtiments, la ville ou l’image, le plan, le montage ou le film. Cette composition est complexe.

Si la composition et la création des formes de rencontres deviennent bien un domaine prioritaire de pratiques et d’investissement des organisateurs, le spectre des innovations et du renouveau sera très vaste.

Les entreprises et organismes, les utilisateurs des manifestations, donnent eux-mêmes, à leur manière, dans leur management et stratégie sur les marchés ou champ d’activité, la priorité aux transformations des modes de relations.

Il faudrait y ajouter les effets telluriques de la révolution digitale. Autrement dit l’enjeu de composition des formes de rencontres dépasse largement les acteurs de la filière de l’événement.

Construire une Esthétique des formes de rencontre devient un levier de positionnement et de compétitivité de la filière des FSC. Il est même tout à fait possible de dire qu’au regard de la priorité donnée, par les entreprises et les organismes, aux modes de relations, si la filière des FSC n’est pas capable d’apporter une expertise déterminante sur ce domaine, les organismes et entreprises eux-mêmes mettront en place leur propre dispositif d’événements et de FSC, leur propre plan de composition de formes de rencontre, sur leurs marchés. Cela est d’ailleurs déjà en partie le cas.

Les Foires, Salons et Congrès reposent sur le trésor des plans de composition des formes de rencontres. Là se tient une part de leur singularité, de leur valeur ajoutée et de leur compétitivité sur le vaste marché des relations dans le monde. Tout le monde s’intéresse aujourd’hui à ce trésor, quitte à inventer ses propres machines de rencontres.

Il est temps donc d’envisager le projet d’une description des formes de rencontre et des problématiques auxquelles elles sont liées, du noyau de la conversation, des discussions dans l’ombre des couloirs aux grands dispositifs de communication, à l’intégration des rapports de forces, des enjeux d’une communauté, filière ou un territoire, des modes de gouvernance et de régime de relations.

Il faudrait commencer à définir plus explicitement l’art du montage des formes dans les FSC, leurs effets esthétiques et relationnelles. C’est un vaste programme qui mériterait un fort travail. Nous aurions alors une sorte de grammaire des FSC et la découverte de la richesse des stylistiques possibles, une sensibilité aussi à la créativité déployée sur chaque manifestation pour créer les conditions de rencontres adéquates aux réalités des marchés et des domaines d’activité investis dans les manifestations. L’Esthétique des formes de rencontre rendra effectivement les professionnels eux-mêmes plus sensibles à leur propre travail, plus capable d’évaluer leurs actions sur leurs marchés.

4. Petites illustrations

Posons quelques éléments pour illustrer ce projet possible.

  1. La transversalité et l’agrégation de compétences.  Concrètement, comment construit-on un salon-cluster ? Plus exactement les salons en général peuvent faire de plus en plus écho aux mécanismes de clusterisations récurrents sur les territoires qui associent industrie, recherche et innovation, formation, lobby politique, territoire. Quelles formes doivent-ils avoir pour accomplir cette finalité ? Quelle composition faut-il fabriquer entre de l’exposition, des rencontres spécifiques et organisées interindividuelles, des effets de collectifs, les mécanismes de transmissions sous forme de colloques, la formalisation de moment d’affaires, l’intégration politique, ...  La question du salon-cluster est aussi celle des congrès embarqués, de la réunion de plusieurs congrès dans une seule et même manifestation. Il s’agit de multiplier les points de vue, les compétences, de partager les publics, d’inciter à des traversées d’un domaine à l’autre. Ce genre d’objectif, qu’il soit sous-jacent à un projet ou clairement formulé, provoque la création de formes spécifiques de rencontre. La pertinence des manifestations est en partie dans leur rôle de défragmentation des filières et des communautés, d’agrégation des compétences et des domaines de savoir, de territorialisation éphémère. Elle est une des bases de leur innovation.
  2. Le choix des vitesses. N’échappe à personne le développement de modèles de rencontres dans les manifestations sur des formats courts : speed dating, rendez-vous d’affaires sur des stands standards et épurés, conférence-pitch, … A l’inverse, chaque manifestation offre bien des voies de sortie de l’urgence, de parenthèses dans le flux quotidien, de ralentissement même des corps en mouvement. La composition des vitesses, multiples, variantes de l’instantané à la grande lenteur, peuvent contribuer à déterminer des formes de rencontre dans la manifestation. Les organisateurs sentent bien que les modèles « rapides » plaisent, transforment leur programme. Ils sont adaptés à des publics qui restent moins longtemps sur place, qui zappent facilement d’un sujet à l’autre. Mais les « tempi » deviennent de plus en plus importants : l’inévitable « prestissimo », mais aussi largo, lento, adagio, moderato, allegro, ….  Nous connaissons les changements d’échelles spatiales dans les manifestations, du très grand théâtre à l’espace intime de conversation, les changements d’échelles temporelles deviennent plus clairement un levier de composition. La fabrication du rythme d’une manifestation est bien une manière de jouer son rôle, de capturer le monde auquel elle appartient, d’agir même sur son évolution. Parfois la lenteur est déjà clairement présente et énoncée dans l’objet même de la manifestation : « slow food ». Imaginons – mais aussi tout simplement rappelons-nous, observons - que le rythme d’une manifestation participe à une forme de construction de la vision de la communauté, de la filière ou du territoire qu’elle sert et que cela fait partie de plus en plus consciemment de la pratique d’organisation.
  3. Les formes apprenantes. Comment composer une manifestation pour qu’elle devienne un lieu d’apprentissage, de formation ? Les congrès eux-mêmes, pour une part, surtout dans le médical, intègrent de plus en plus des enjeux d’éducation, de formation. Quels sont les mécanismes d’apprentissage dans les congrès ? Quelles sont les pratiques et les règles de didactique qui peuvent s’y trouver et comment les cultiver[1] ? L’interrogation vaut d’autant plus qu’elle se propage dans l’ensemble des manifestations, avec un public de plus en plus en posture, à notre époque digitale, de très fort niveau d’information, de multiplication des stimuli et de valorisation de l’auto-apprentissage perpétuel. Il s’agit bien de recréer la différence des manifestations dans le champ de l’apprentissage : événement-campus, apprentissages éphémères et leur mise en série (répétition, parcours d’une manifestation à l’autre).
  4. Dispositifs marchands. Comment les salons s’intègrent aux évolutions des dispositifs marchands qui se développent autour d’eux ? Parmi ces dispositifs apparaît bien une vente de plus en plus liée au temps : le dernière minute du e-commerce, des offres événementialisées type vente privée, les magasins éphémères « pop-up stores », les mécanismes de gain de temps comme le drive ou le retour au commerce de proximité. Les Foires et Salons ne sont donc pas éloignés de cette tendance. Comment les organisateurs exploitent cette opportunité ? Il y aurait sans doute un grand champ de collaboration entre les organisateurs de salons et les designers de stands (qui en plus travaillent de plus en plus dans les autres champs du commerce), au plus près des problématiques commerciales des entreprises pour cerner les nouveaux développements de dispositifs marchands sur foires et salons.

  1. Une thèse de doctorat en Science du Langage et Linguistique écrite par Clémentine Dompeix s’intitule « Analyse des formes de communication concourant à la formation professionnelle des médecins en contexte de congrès médical. », Université Toulouse 2, janvier 2016. Un LABCOM a été créé en 2013 à l’Université de Toulouse 2 : LabCom RiMeC : Réinventer le Média Congrès. Nous citons un extrait de présentation : « le projet de RiMeC consiste à analyser et déconstruire les éléments des dispositifs actuels du congrès pour les réagencer et créer de nouveaux dispositifs. Un certain nombre de pistes de travail sont explorées : réduire la "distance" entre formateurs et apprenants, donner une valeur relative au savoir transmis pour tendre vers un savoir "co-construit", remettre en question le système hiérarchique de la science pour favoriser l'échange et la réflexion commune, individualiser la connaissance, ou encore appréhender l'évènement congrès dans un continuum de formation qui englobe différents médias (congrès, plateforme numérique, Internet, publications, etc.). » http://criso.univ-tlse2.fr/accueil-criso/arts-et-formation/labcom-rimec-reinventer-le-media-congres/

 

Comment devenir un « auteur » (individuel, collectif, expert de l’organisation de manifestation, experts d’autres domaines) de Foires, Salons ou Congrès, non pas pour initier un nouveau culte des auteurs dans la profession, mais pour orienter et intensifier le processus et les compétences créatives et esthétiques dans les organisations ?

5. Des formes de rencontre aux formes des équipes organisatrices et de leurs métiers 

Ces petites illustrations effleurent, pas plus, le sujet. Si nous reprenons la composition des formes par le cinéaste ou l’architecte, il est possible de déconnecter le travail sur les formes d’objectifs précis, de le sortir d’une simple exploitation à des fins utiles pour saisir que le travail sur les formes peut bien se rattacher à des décisions stratégiques, à des visions du monde, à des engagements, à des dimensions de création plus ouvertes.

Se pose alors d’autant la question du rôle créateur de l’organisateur. Qui est-il ? Un individu, une équipe spécialiste de l’organisation, un collectif d’auteurs qui proviendraient à la fois des techniques logistiques, de l’organisation, du champ d’activité concerné (ex : la filière) ? Plus que cela ?

S’interroger de manière systématique sur la composition des formes met en exergue le rôle des formats des manifestations à l’égard de leur marché ou champs d’activité et invite donc très sérieusement à définir et cultiver le processus de composition au sein de l’équipe organisatrice, voire à redéfinir les contours et les métiers de celle-ci.

Il s’agit de passer des compositions de formes de rencontres à la composition des métiers des organisateurs. Comment devenir un « auteur » (individuel, collectif, expert de l’organisation de manifestation, experts d’autres domaines) de Foires, Salons ou Congrès, non pas pour initier un nouveau culte des auteurs dans la profession, mais pour orienter et intensifier le processus et les compétences créatives et esthétiques dans les organisations ?

Cette question interroge les mécanismes mêmes de la filière et les liens entre organisateurs et prestataires. Le modèle des équipes de cinéma serait intéressant : tous ceux qui participent au tournage du film appartiennent à la même équipe, à la même production, du metteur en scène à la lumière en passant par le scripte, le décor, la photographie, etc…. Regardons même plus près des foires et salons du côté du théâtre et des troupes. Dans quelle mesure la filière ne doit-elle pas aller dans ce sens : être capable de quitter des relations de commanditaires à prestataires pour passer à la composition d’une équipe d’organisation élargie ?

Il ne s’agirait pas d’une dissolution des capacités d’organisation, mais au contraire de l’intensification des capacités de compositions et de création de formes.

Des nouveaux métiers sont sans doute à inventer, mais nous sentons qu’au fond les pratiques sont déjà là, invisibles ou déconnectées les unes des autres : pour composer, il faut savoir mettre en série. Le défi de la filière, encouragée par la question de l’Esthétique, est de travailler sur les relations entre ses acteurs. Eux-mêmes, dans leur propre pratique individuelle, passent bien souvent d’un domaine à l’autre, avec toute la richesse que cette vie nomade peut apporter : n’oublions pas, par exemple, la circulation des techniciens qui passent d’une régie son d’une plénière de congrès à celle d’un festival de musique, d’une tournée de théâtre, voire d’un tournage. La filière saura composer une esthétique autant qu’elle saura se composer, combiner ses savoirs, faire se rencontrer et parler ensemble ses acteurs. Là encore nous ne sommes pas très loin du terreau d’une culture déjà très présente dans la filière.

Au moment où la filière s’industrialise (le cinéma lui est une industrie dès le départ), il ne s’agirait non pas de se refroidir comme des machines d’une production anonyme, mais au contraire de retrouver ou de trouver les unions de saltimbanques, le mélange des arts et métiers : cette ingénierie heureuse est accessible, source d’innovation dans le monde de l’événement.

 

La filière saura composer une esthétique autant qu’elle saura se composer, combiner ses savoirs, faire se rencontrer et parler ensemble ses acteurs.

Conclusion

L’idée d’une Esthétique des formes de rencontre est finalement l’idée d’une fidélité de la profession des FSC à elle-même. Or cette dernière compose et crée des formes depuis toujours, il ne lui reste qu’à faire ce pas de côté pour en faire un axe majeur de ses arts et métiers. Elle ne s’éloignera pas d’elle-même et de son souci de performance auprès de ses clients. Au contraire, une esthétique des formes de rencontre ne conduit pas à la douceur superficielle des belles formes, mais à la construction de régime de relations sur les manifestations qui deviennent des moyens d’intervention sur la réalité des marchés, des domaines d’activité impliqués dans les manifestations, sur le monde plus généralement. Il existe un rapport entre le passage à une Esthétique des formes de rencontre et une nouvelle sensibilité à la modernité et à la pertinence des Foires, Salons et Congrès dans notre actualité.

La filière y apprendra aussi, ou réapprendra, à combiner ses forces, à se remettre en conversation, à cultiver sa très grande culture du collectif, de la parole donnée, de la confiance face à l’adversité et les impondérables de ce monde de l’éphémère où il faut aller vite, ne jamais rater la date, mais faire aussi toujours bien.

Avec une Esthétique des formes de rencontre, la profession se donne les moyens de régler son allure, de se donner aussi une allure et d’être créatrice plus que jamais de styles, de manières de se rencontrer.

Ce maniérisme-là, cet accès à une stylistique permet aussi de se forger un regard critique, une sensibilité à ses propres productions, une capacité à évaluer ses propres conditions d’existence. Le progrès est dans cette voie, les transformations et la liberté aussi. L’innovation n’est donc pas seulement, contrairement à ce qu’on veut nous dire, un grand départ qui fait table rase, quand il ne détruit pas la table elle-même. L’innovation dans la filière des FSC est sûrement pour une grande part, au bord d’elle-même, dans ses hommes et leurs savoir-faire, dans la répétition des pratiques qui peuvent se réinventer, revenir avec un écart.

Cette Esthétique au coeur de cette filière de l’éphémère peut mener bien loin, car enfin, elle se place dans les intempéries de l’événement, la complexité de son tissu d’instants et de rendez-vous cycliques, ces croisements essentiels avec l’actualité des marchés et du monde. A partie de cette Esthétique, la filière enrichira son approche de l’actualité et des enjeux de notre présent, elle s’offrira une nouvelle sensibilité à notre modernité. Tant mieux, elle en est déjà une partie décisive n

 

Voir aussi dans LES CAHIERS

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