« Si le monde était parfait, il serait mort » T.E Lawrence[1]

 

 Le premier pas de l’innovation dans les Foires, Salons et Congrès n’aurait rien à gagner à être celui imposé par l’impératif des évolutions et des révolutions technologiques. Nous cédons déjà facilement aux sirènes de ce genre. Il est plus court, plus spontané, presque nu, il n’a besoin que de peu, simplement des Foires, Salons et Congrès comme grand théâtre du sensible.

Nous n’allons pas ici explorer les FSC comme mécanisme de rationalisation et de classement, comme champ de catégories (même si les catégorisations, l’identification des secteurs sont à la base des modes de composition d’un salon par exemple), mais du côté du désir, de l’émotion, des sentiments. L’innovation n’est pas seulement du côté du métier, des techniques et procédés. Nous choisirons quatre « points sensibles » : l’engagement pour une cause, le monde des fantasmes, la manifestation-chorale, la marche innovante.

L’étincelle de la décision et la complexité

Pour saisir l’importance possible de ces points sensibles et approcher d’un sens de l’innovation, Il faut un supplément, une étincelle. Ce sera un acte, un drame. Cet acte est celui de la décision, celle prise dans le contexte de la manifestation. Les FSC sont des espace-temps de décisions : décisions d’acteurs économiques qui contractent, décision de s’aventurer sur telle ou telle idée, création d’une situation -cristallisation- qui rend possible l’émergence d’orientation dans tel ou tel champ d’activité ou de relations entre personnes. 

En effet, si nous revenons au cœur de ce qu’est l’innovation, elle n’est rien, si elle ne décide pas de changements profonds. Nous poursuivons ce chemin. La plus grande force innovante des FSC est de contribuer à créer les conditions de gestes décisifs, stratégiques.

Mais le problème ne serait pas assez posé sans restituer le pendant des décisions à prendre aujourd’hui dans les champs d’activité qui les utilisent, qu’ils soient industriels, scientifiques, ou sociétaux : la complexité croissante du monde de chacun d’entre eux. Il existe un triptyque qui peut nous servir de figure d’analyse : théâtre du sensible – décision – monde complexe.

Le couple décision-complexe de notre modernité appelle d’une certaine manière la pratique des FSC, grands écheveaux d’hétérogénéités organisées. Les FSC produisent des milieux d’hyperentrelacements et de connexions.

Scène sensible, soulèvement du onde, états critiques

L’innovation est donc dans la scène sensible qu’ils créent en relation avec les enjeux de décision dans un monde complexe. Comment apprendre à couper le nœud qu’autrement nous ne pourrons dénouer ? C’est la question à laquelle les FSC peuvent répondre sans appeler d’abord les puissances compliquées et rapides des technologies.

Les innovations sont à chercher devant ce mur du complexe qui nous laisse dans une compréhension incomplète et imparfaite. Les FSC lèvent un monde, qui nous retombe dessus comme une immensité insaisissable, dans laquelle pourtant nous sommes et dans laquelle malgré notre non-maîtrise, nous allons décider, nous orienter, agir. Ce monde ainsi déplacé par les FSC n’est pas un monde nouveau, mais le monde qui se renouvelle, une onde du monde réel, dans lequel nous vivons. Ce soulèvement, cette vague, se fabrique avec la complexité de notre époque, y capture sa force. Nous ne l’aurions pas senti, autrement, comme monde possible, mais uniquement comme confusion qui nous perd. Les FSC nous portent dans un mouvement, dans lequel nous sommes nous-même constituants, acteurs ; ils nous apprennent nos limites et nos impuissances et favorisent nos décisions et notre pouvoir d’agir. Ils nous mettent sans violence dans des états critiques.

Une source d’innovation est par là, du côté des conditions critiques créées ou à créer dans les FSC qui permettent des décisions pertinentes dans tel ou tel champ d’activité. Nous ne pouvons pas tout concevoir, mais nous allons pourtant décider.

 

 

 
  

 

 

 

Le premier grand geste qui permet de couper court à l’inextricable est celui inspiré d’une CAUSE : servir une cause.

Sens et croyance

Quelle est la cause que sert une manifestation ?  Des organisateurs de manifestations, pas toujours au sein de la filière, se posent ainsi la question. Ils sortent de l’urgence logistique. La manifestation doit servir une CAUSE, elle doit avoir un SENS, elle sert au-delà d’elle-même. Cela n’est rien de nouveau à l’aune de notre vie, nous les humains, servir une cause, avoir une transcendance qui nous guide. Mais c’est très concrètement cela qui peut déterminer de plus en plus la production d’une manifestation, et avec elle la création d’un climat propice aux décisions et par conséquent aux changements, à la capacité à affronter le complexe insaisissable, à couper le nœud gordien. Un grand champ d’innovation dans les FSC est de l’ordre de l’engagement. Nous pourrions aussi le formuler autrement : de l’ordre de la CROYANCE. Osons écrire qu’il n’y aura pas d’innovation sans croyance : croire au rôle de son action pour servir sa cause, croire à sa cause pour inventer le dispositif nécessaire à son service ?

Sortir de la logistique, sentir

C’est pour cette raison d’ailleurs qu’un des grands enjeux des professionnels de la filière est de ne pas s’enfermer dans la logistique, de sortir de leur métier, au moins de sa rationalité et de se mettre à SENTIR les forces qui se manifestent dans les manifestations. Les innovateurs seront en partie du côté de ceux qui serviront une cause et un engagement et qui auront besoin des FSC pour accomplir leurs missions. Ils ne seront par conséquent pas uniquement des professionnels issus de la filière FSC. Cela nous invite à capter quelles sont les causes à servir, quels sont ceux qui veulent servir une cause. Cela exigera en même temps de savoir trier les causes et développer une capacité critique.

Dispositif global d’expressions multiples pour le sens du service

Mais alors le mouvement de production ne part plus du matériel et de l’organisation d’une manifestation, mais du service à rendre qui pourra prendre des formes multiples d’expression, parmi lesquels évidemment un salon, une foire, un congrès, mais dans un dispositif global plus large, avec d’autres moyens de communication et de médiation. Le sens du SERVICE crée des débordements des formes classiques de FSC pour inscrire celles-là dans une série plus longue dont elles ne sont plus les pièces centrales, mais des éléments d’un système qui les englobent. L’organisation d’une manifestation devient seconde, une compétence parmi d’autres. Apparaît ainsi un mécanisme d’enchâssement et de démultiplication que nous trouverons de plus en plus : la manifestation FSC dans un dispositif plus grand et la manifestation elle-même faite d’imbrication de manifestations en son sein (embedded). Ce premier « dehors », la cause, contribue à un phénomène de prolifération des formes hors de la manifestation, mais aussi dedans. Au fond, l’innovation va prendre des formes de complexification des mécanismes, de développement des entrelacements et des connexions : toujours plus de complexe pour toujours plus de décision. 

 

Les fantasmes, un climat de folie

Dépasser les limites pour décider

La cause n’est pas une obligation. Une autre voie d’innovation dans les FSC passe par leur production d’un lieu de fantasme, du théâtre de notre imaginaire. Nous gardons notre baluchon : l’émotion comme condition de décision et d’affrontement du complexe, cette fois-ci non pas sous la direction d’un engagement, mais sous le vent plus ouvert de nos fantasmes, de la création aussi d’un climat de folie, celui nécessaire au dépassement de nos limites, non pas pour grandir, mais pour trancher, malgré notre petitesse, dans le vif de l’incompréhensible.

Le toboggan collectif et le plaisir

Il y aurait sans doute bien à penser sur l’inconscient qui se fabrique collectivement dans une manifestation et sur ce qu’il peut provoquer. Une manifestation n’est-elle pas pour une communauté un moyen pour atteindre physiquement les effets d’un inconscient collectif et avec lui les vitesses de transmission, d’union, de vitalité, d’une population ? Cela conduit à sortir d’une organisation logisticienne pour connecter les émotions des acteurs, leurs rêves, pour leur faire prendre le grand toboggan qui les mènera aux évolutions innovantes dans leur champ d’activité. L’organisation d’une manifestation est à entendre alors comme une production artistique, à l’instar d’une mise en scène cinématographique ou théâtrale. Les contenus et les formes passent par un geste esthétique, une fabrication de connexions fantasmatiques, la création d’une manière d’emporter les uns et les autres, la réalisation d’expériences. Les participants doivent éprouver du plaisir. Cette piste n’est pas non plus nouvelle dans son principe, des professionnels l’ont bien à l’esprit, mais la généralisation de ce principe et son intégration au cœur de la production peut devenir un levier de l’innovation.

Un travail d’équipe à la croisée de l’art et de l’industrie

La création devient une clef pour l’innovation. Le métier devient un métier d’artistes, peintre de fresque, littérateur d’une grande comédie, avec en plus à l’instar du modèle du metteur en scène de cinéma une corrélation forte entre art et industrie. La production des FSC se fait dans un mécanisme d’équipe, avec matériel et barnum, loin de la création solitaire. Il faudrait là regarder ce qui s’est pratiqué, dit et pensé dans la production cinématographique.

 

Les histoires mêlées, le cross-média : la manifestation-chorale

Effets d’optique

Une manifestation est faite d’idées, de pensées, d’affects, autant d’«effets » à la surface des choses et de la réalité. Le discours pragmatique et business ne contredit pas cela, il est simplement le résultat d’une optique qui ne permet pas l’observation fine de tout ce qui se mêle dans la manifestation. L’organisateur sera de plus en plus confronté à des choix de montage et d’assemblage de ces idées, à l’élaboration aussi de dispositifs qui leurs permettent d’avoir une suite. Les manifestations doivent tracer des lignes au sein de toute cette sphère idéelle qui frôle le monde des choses. Cette sphère n’est rien d’autre en quelque sorte que la « manifestation » en tant que telle, ce qui s’expose, ce qui apparaît.

Non pas une, mais des histoires

Un des grands enjeux va être celui de la narration. Qu’est-ce qui se raconte dans une manifestation ? Qu’est-ce qu’elle raconte elle-même ? Le travail va devenir aussi plus délicat, non pas raconter une histoire, mais savoir raconter des histoires en même temps, en fonction des publics, des problématiques techniques au sein de chaque champ d’activité et des process en cours, avec des supports différents, des étapes diverses. Sans histoires, la manifestation ne manifeste pas, ou de manière inadéquate aux enjeux d’une filière et de son actualité. C’est une autre façon de dire qu’il y a bien pour innover dans les FSC une vaste question de production de temporalités narratives. Les temps sont multiples et se croisent, sont tissés, en partie par l’intervention et la conscience de l’organisateur. Il doit faire le choix d’un niveau de plus en plus élevé de construction.

Une communication élaborée

Il est possible par cette voie de retrouver les lettres de noblesse d’une communication élaborée, qui réussit à croiser les temps et les moyens de les incarner, en fonction d’une multiplicité de messages, d’émetteurs et de cibles réceptrices. La manifestation est une manifestation-chorale, polyphonique, polytemporelle, une multiplicité organisée. Ainsi des croisements se font et la complexité du monde n’est pas un grand tout insaisissable mais une étoffe dans lequel il est possible de suivre plusieurs pistes et de sauter de l’une à l’autre.

 

La marche innovante

Être-là, lentement

L’expérience la plus simple dans les FSC est celle de la marche. Les participants aux manifestations sont des marcheurs. Ils se déplacent à travers le monde en avion, en train, en voiture, puis ils marchent et marchent encore. Ils vivent avec leurs pieds. En quoi la marche peut-elle être source d’innovation dans la filière ? La piste semble très large et fructueuse. Là encore, bien des pratiques existent qui portent attention à la marche : moquette, sens des flux, perception des efforts à fournir, distance, usage des surfaces aux sols, sécurité, etc…Le pratique et le sens des facilités sont présents et dominent. Allons-plus loin : que peut-il se jouer dans la marche qui permettent l’innovation ? Nous n’abordons pas là le vaste et champ enthousiasmant de la géolocalisation. Il nous conduirait trop loin des forces même de la marche qui nous conduisent à être-là, au présent, lentement, en tout cas bien ralenti par rapport à nos vitesses usuelles d’homme et de femme modernes. Les participants décident, écrivent leur histoire, avec leurs pieds, un exposant le sait bien qui s’inquiète des moindres risques de déviation du chaland.

Conversation

Il y aurait aussi sûrement bien des idées du côté de ce couple merveilleux marche-conversation pour développer de nouvelles innovations dans la filière, marché-écriture / conversation-paroles. A partir de cette simple articulation, réunissons quelques praticiens du métier et peut-être des experts du sujets : comment chambouler, faire évoluer, transformer pour plus d’efficacité le couple marche-conversation sur les manifestations ? Et si nous devions retourner dans le domaine plus affairistes du marketing, que se passerait-il si le couple marche-conversation devenait un des éléments du MIX marketing et s’il était directement influencé par une politique et une stratégie de marque ? Les explorations sont valables dans les sites, dans les manifestations, dans les espaces spécifiques, dans les stands.

Changer de chaussures

Imaginons ce tout petit et simple exemple de changer de chaussures ou de se déchausser dans un lieu, cela ne semble pas si incongru : l’art de l’hospitalité, certaines pratiques religieuses y conduisent. Nous inventerions là des EMII : des Equipements de Marches Innovantes Individuelles. Surprenant ?

 

Conclusion

Nous venons d’explorer un quartier de l’innovation possible. L’exploration est courte, les possibilités sont multiples, il s’agirait maintenant de se mettre au travail, de ressaisir aussi ce que nous avons déjà fait dans nos propres pratiques. Le sensible des FSC n’est certes pas épuisé par nos quatre étapes : la cause, le fantasme, la chorale, la marche. Il faudrait plonger dans le grand chaudron de l’« expérientiel » pour cela. Toutefois ce dernier terme, largement présent dans les tendances marketings et les innovations marchandes ou de loisirs actuelles ne nous aident pas tout de suite à creuser des vérités plus fines, plus propres aux FSC, le sens de l’expérience et de vécu y prend trop de place. Pour innover, nous avons besoin de raser la surface de notre monde, pour y voir ses anfractuosités singulières. Combien d’autres n’avons-nous pas observer ? Peu importe, les quatre voies tracées, même de manières brèves, sont déjà riches de potentialités, à condition de ne pas oublier aux côtés du sensible les bases fortes de la décision et du complexe, qui, à chaque fois, relance la nécessité d’une ambition, d’un défi de taille. Nous savons qu’il n’est pas facile dans le flux des actions à s’arrêter pour se dire qu’il faut consacrer du temps et des moyens à la marche ou à la mise en scène de fantasmes. Là est sans doute un des grands leviers d’innovation dans la filière : ce risque-là de sortir des urgences et de défendre des causes parfois immatérielles et apparemment -apparemment seulement – loin du pragmatisme de rigueur.

 
  1. Les sept piliers de la sagesse, T.E Lawrence, dit Lawrence d’Arabie. Nous devons la lecture de ce livre et l’attention à cette citation à la lecture de Gilles Deleuze. Lecture pratique dans les foires, à ce point monde, à ce point imparfaite, à ce point vivante.

 (extrait du Livre Blanc, Partie 5, NUNDINOGRAPHIE, RDI, III. B)


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